ACCOUCHEMENT PAR CÉSARIENNE

////ACCOUCHEMENT PAR CÉSARIENNE

ACCOUCHEMENT PAR CÉSARIENNE

Lorsque j’ai su que mon enfant allait naître par césarienne, j’ai ressenti un immense soulagement. Ma mère m’avait expliqué que lorsqu’une femme pousse de toutes ses forces pour expulser l’enfant, il peut arriver qu’elle défèque. J’avais donc l’image d’un bébé naissant dans une marre de caca. La douleur ? Elle ne me faisait aucunement peur. Non c’était bel et bien la saleté. Tout comme pour la sodomie, je ne pratique pas ce genre de distraction parce que c’est sale mais encore une fois…. je m’égare.

Revenons à Gabriel dans mon ventre. Il a eu la chance d’écouter beaucoup de musique car j’avais encore mon piano électrique : je jouais Satie, Chopin, Beethov, Debussy mais surtout Yann Tiersen et la superbe musique du film « Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain ». Je crois que je jouais la Gnossienne n°3 de Satie de façon quasiment obsessionnelle. Quant à JC, le père de Gabriel, djembéfola, nous allions ensemble au parc de la citadelle et son ami sortait sa derbouka. Djembé et derbouka, je m’allongeais dans l’herbe avec Alto le berger malinois, nous étions les rois. Les passants nous regardaient longtemps, les enfants surtout car JC aimait leur faire des sourires ou des grimaces rigolotes tout en tapant sur son instrument. Lui aussi avait ses partitions mais dans sa tête, il ne faut pas croire qu’il jouait au hasard, pas du tout. Il reproduisait des rythmes célèbres africains joués pour telles ou telles cérémonies. Sa préférée était le soli rapide.

Parfois je dansais un peu et je me mettais à crier fort. Alto tournait autour de moi, il était majestueux avec sa gueule noir mais effrayant pour les passants. De toute façon, nous nous mettions toujours en retrait car les mecs fumaient des pétards et moi j’étais toujours susceptible d’entamer une danse en état de quasi transe, crier un bon coup sur les arbres. Les garçons me regardaient avec un air compatissant quand je dialoguais avec Alto en lui caressant les oreilles. Nul besoin de pétard, nul besoin d’alcool ou de drogue pour altérer les sensations. Musique tribale, forêt, un baby dans le ventre, des amis bienveillants, un clebs fidèle. Le soleil vient percer de ci de là la ramure des arbres, l’odeur, les quelques spectateurs qui osent s’aventurer (il y en a tout le temps, par petits groupes de cinq personnes en général)…

La veille de mon accouchement je me suis mirée dans le miroir. Nous avons pris mon ventre rond en photo. Je n’étais pas inquiète, tout s’annonçait sous les meilleures auspices : il allait naître le même jour que ma sœur (sans que je l’aie demandé à l’obstétricien, ce fut le hasard), un 28 comme elle et moi.

Lorsque je fus prête le 28, tout ne se passa pas comme prévu.

L’anesthésie rachidienne est une expérience étonnante.

Me voici à la maternité, l’anesthésiste et l’obstétricien en prennent plein la gueule :
« Non non et non ! C’est dégueulasse, vous m’aviez dit qu’il pourrait être là ! ». Je pleure, je veux, j’exige qu’il soit à mes côtés. Je refuserais la césarienne s’il n’est pas là, je garderais le bébé dans mon ventre, je me contrefiche des difficultés de leur taf ! Je veux et il faudra m‘ouvrir de force. Il attend dans la salle « d’attente », le personnel médical manque de compassion. Évidemment, ce n’est pas leur métier. Ils expulsent l‘enfant, recousent la femme et se foutent des états d’âme. J’ai bataillé pour que le père de mon enfant assiste à l’accouchement. Il a fallu employer les pires arguments: « Il fut militaire, le sang ne lui fait pas peur »…….

Je crois me souvenir que 9 hommes sur 10 tournent de l’œil devant cette opération.
Moi, j’avais confiance en lui, je savais qu’il faisait parti du petit pourcentage de courageux (est-ce réellement du courage ou un voyeurisme morbide ?). Je pleure de rage et finalement j’ai eu gain de cause, il était là lorsque notre enfant a vu le jour. L’anesthésie rachidienne est une expérience étonnante. Imaginez vos jambes insensibilisées en quelques secondes, incapables de bouger. On pourrait vous découper les orteils un à un, vous trancher les jambes, vous ne ressentiriez pas la moindre douleur, pas même un léger picotement.

Je ne crois pas avoir eu peur pendant l’opération. Je scrutais le plafond, j’apercevais mon ventre et le scalpel dans le reflet de la lampe. J’aurais aimé retirer le drap censé cacher l’opération. Lorsqu’ils ont ouvert mon ventre, une odeur nauséabonde s’est répandue venue de mes entrailles.
« C’est quoi cette odeur ? Pourquoi ça sent mauvais ? »…. Aucune réponse de la part de l’obstétricien, silence dans la salle d’opération. Si je n’avais pas eu les mains entravées, j’aurais eu l’impulsion stupide d’arracher ce maudit drap qui cachait mon ventre. J’ai senti qu’il appuyait sur mon ventre.
JC était à mes côtés, il regardait. Il était le seul à me répondre.
« Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’ils font ?
« Je ne sais pas mais il y a plein de sang et des bouts de chair qui tombent, c’est pas beau à voir »
L’espace de quelques secondes, JC m’avouera plus tard qu’il aura croisé le regard anxieux de l’obstétricien manœuvrant avec difficulté pour faire passer la tête de l’enfant.

…. L’opération s’est bien passée. J’ai entendu les premiers cris de mon bébé, mon cœur n’était pourtant pas encore serein.
« Est-ce qu’il va bien ? Est-il normal ? ». C’est encore lui, le papa, qui a répondu.
« Écoute, il a l’air bien : 2 jambes, 2 bras, une tête.
« Pff, une tête normale ?
« Ça a l’air ».

Mon bébé fut emporté tout de suite, je ne l‘ai pas vu. J’ai demandé au médecin s’ils en avaient encore pour longtemps, je ne supportais plus d’attendre. Je me suis agitée et c’était sans doute la meilleure façon d’obtenir une réponse… « Ne bougez pas madame, nous sommes en train de vous recoudre, il y en a pour 30 minutes environ ».
Ensuite, ce fut le trou noir.

Comme Athéna jaillissant du crane de Zeus.

J’ai été heureuse d’accoucher par césarienne. Je suis née moi-aussi de cette façon. Ma tête, mon corps n’est pas sorti du sexe de ma mère. Je suis sortie de son ventre, je n’avais pas de lance ni de bouclier et je n’ai pas lancé un cri de guerre comme Athéna jaillissant du crâne de Zeus. Un bébé tout simple mais né comme Jules César lui-même !
En salle de réveil, ils ont posé Gabriel sur mon corps. Je ne parviens pas à décrire correctement mes sentiments à ce moment précis, que le lecteur me pardonne. Les mots « joie » ou « bonheur » ne sont pas adéquats.

Mes sentiments de mère ont été très ambivalents. À la maternité on se réveille presque toutes les heures pour allaiter ou simplement vérifier que l’enfant respire, ça n’a rien d’exceptionnel et ça me semble tellement loin maintenant. Très vite, on comprend aussi qu’on est programmée pour ça, les gestes deviennent naturels, on n’hésite pas à blottir l’enfant comme soi, contrairement au père. J’avais une bonne mutuelle à l’époque, j’ai choisi une clinique réputée. Pourtant, ils n’ont pas été à la hauteur.

« Je n’en peux plus, je n’ai pas de lait, voyez mes tétons! »…… L’infirmière prend un air vaguement compatissant et réplique que tout est normal, qu’il faut s
ouffrir.
« Il a faim ! Il s’acharne à téter mais il pleure tout le temps ! On ne peut pas lui donner quelque chose pour le rassasier, un biberon ? ». J’étais au bord des larmes, elles n’ont pas tardé à jaillir. Pas de lait mais des larmes, oui.

L’homme qui a permis à l’allaitement de se dérouler de façon normale, ce n’est pas mon obstétricien. C’est le pédiatre de Gabriel. Il l’a examiné avec une infinie douceur, c’était un bébé en pleine forme. Il a demandé à voir mes seins et son regard s’est assombri.
« Avec ces crevasses, vous ne pouvez pas allaiter, vous devez beaucoup souffrir »…
Ah, mon dieu que c’était bon d’entendre ça ! Dès qu’il est venu nous rendre visite à la clinique, j’ai demandé à mon compagnon de courir à la pharmacie pour acheter des coques d’allaitement en silicone. Tout doucement, mes seins ont cicatrisé et j’ai enfin pu nourrir mon fils en y prenant plaisir. Je ne croyais pas être une personne particulièrement résistante à la douleur, en tout cas la douleur physique, mais au lendemain de l’opération, j’étais debout. Peut-être est-ce la raison pour laquelle ils ne se sont pas inquiétés pour mes tétons, « c’est une fille forte, elle s’est levée dès le lendemain ». Je ne supporte pas d’être entravée par leurs instruments bizarres, j’ai enlevé moi-même la perfusion et les trucs autocollants sur ma poitrine. Si j’avais pu, je crois bien que j’aurais arraché aussi la sonde urinaire mais mes jambes étaient encore insensibles, incapables de bouger.

 Encore une future mauvaise mère …
Dans une maternité, on ne doit pas fumer, c’était un obstacle à franchir, une règle que j’ai piétinée. Lors de ma grossesse, je n’ai pas arrêté la clope, pourquoi aurais-je arrêté après la naissance ? En septembre, la température extérieure était assez douce, je couvrais mon fils et je fumais par la fenêtre, très vite, expirant la fumée le plus loin possible.
« Ça sent la cigarette ici ! Vous avez fumé ? »…. Je m’y attendais, j’avais prévu la réponse typiquement je-m’en-foutiste.
« Oui j’ai fumé, j’peux pas m’en empêcher ».
Réprimandes, petite leçon de moral, ça me passe au dessus de la tête. On doit respecter le bébé, on doit aussi respecter la mère et son besoin de clope. Au bout d’un moment, l’infirmière en chef a abandonné toute tentative de dialogue avec moi, consciente que notre chambre aurait toujours une odeur de tabac. « Encore une future mauvaise mère », c’est-ce qu’elle a du penser.

Lorsque nous sommes revenus à la maison, la réalité s’est insinuée peu à peu, j’ai mis du temps à l‘accepter. Le père de mon fils n’était pas à la hauteur.

La cicatrice d’une césarienne est douloureuse, pendant environ un mois. Une nuit, Gabriel s’est réveillé et je n’ai pas réussi à me lever. Mon ventre semblait être sur le point de se déchirer, je ne pouvais qu’entendre les pleurs de mon fils, incapable de ramper jusqu’à sa chambre. J’ai bousculé JC : « S’il te plaît, réveille toi, Gabriel pleure et j’ai trop mal pour me lever »… Il a grommelé, il continuait à somnoler. J’ai encore tenté de me lever mais la souffrance me clouait au lit.
« Merde, lève toi, réveille toi ! Notre fils a faim et je ne peux pas me lever ! Fais quelque chose ! »….. La rage est devenue désespoir, les larmes de souffrance se sont mêlées à une vraie tristesse. Lorsqu’il a compris que je pleurais, que mon fils hurlait lui-aussi, il s’est enfin levé. Gabriel s’est blotti contre mon sein, il a tété avidement. Ce que je sentais au fond de moi, s’est révélé comme une évidence: il me faudrait quitter cet homme et élever mon fils seule.

Il y eu ce merveilleux été indien l’année où il est né. Alto le berger malinois m’a entourée d’une chape de protection. Si seulement il était humain celui-là, si je pouvais le transformer en prince charmant comme la princesse embrassant le crapaud….pfiout magie, le chien se métamorphose en homme. Je sais qu’il m’aimerait comme aucun homme auparavant. Allongée sur le canapé, j’allaite Gabriel, mon sein est gonflé. J’ai trouvé sur le net une bonne astuce pour augmenter la lactation : une plante nommée le fenugrec. Elle sert aussi à augmenter l’appétit. Niveau poids, je n’ai pas à me plaindre, j’ai perdu très vite les kilos pris pendant la grossesse, j’ai retrouvé ma taille de guêpe sans effort.

Charlotte

Illustration par S.L.

Illustration par S.L.

2016-08-27T16:57:52+00:00

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