CHÈRE MAMAN

CHÈRE MAMAN

« Non, je suis pas ravie d’apprendre que vous avez tous dormi ensemble à l’anniversaire des 14 ans de Joanna. Excuse-moi, ça ne me rend pas spécialement heureuse. »

« C’est Claude qui t’a embêtée un jour ? S’il t’a fait quoi que ce soit, dis-le moi. Des histoires entre beaux-pères et belle-fille y’en a des tas. C’est pour ça que tu pleures en permanence ? »

« T’es sûre que ça va aller à l’école avec ce décolleté ? Je parle pas forcément des profs hein. »

« Tu feras attention quand tu habiteras à Paris hein. Tes cheveux sont si blonds, si longs, si beaux. On ne voit que toi dans une rue avec une couleur ocre comme ça, et une telle crinière. Peut-être… je sais pas… peut-être que tu pourrais mettre des bonnets et des chapeaux… ou t’attacher les cheveux quand tu sors, quitte à prendre une brosse dans ton sac pour te coiffer quand tu arrives. »

« Faut faire attention hein, parce que les garçons quand c’est en groupe et que ça veut s’amuser, ça boit pas mal, et après ils sont éméchés, et ça peut mal finir. »

« Tu fermeras tes volets le soir hein, parce qu’on sait jamais, si t’as un voisin en face un peu cinglé qui te regarde et qui décide de venir te voir en vrai un jour… Jolie comme tu es, et seule dans ton appartement, tout peut arriver. »

« Fais attention à toi quand tu rentres seule le soir. »

« Après minuit tu prends un taxi hein, tu ne prends pas le noctilien, on ne sait pas ce qui pourrait t’arriver dedans. »

« Ne marche pas avec un casque sur les oreilles, si jamais quelqu’un arrivait par-derrière pour t’embêter, tu ne l’entendrais pas… »

« Et tu le retrouves où ton ami de vacances ? Tu le vois à l’extérieur hein, des fois qu’il aurait des idées derrière la tête… »

« Si jamais un numéro inconnu ou masqué t’appelle tu ne réponds pas hein, y’a plein de malades qui se baladent et qui font des blagues. J’ai déjà reçu des photos de mecs à poil sans rien demander. »

STOP. Si tu veux tout savoir, je fais une allergie aux conseils à cause de TOI. J’ai perdu ma virginité à à peine 16 ans avec un inconnu de 24 ans, dans le même lit que deux autres garçons. Et j’ai kiffé. J’ai fumé des pétards à même pas 14 ans, et j’ai trouvé ça très drôle. Je couchais le premier soir, peut-être parce que ça me permettait d’éviter le viol : au moins j’étais toujours consentante. Je me suis masturbée très tôt, j’ai culpabilisé, j’ai recommencé plus tard, et j’ai adoré. J’ai couché avec un vieux, et c’était une expérience atypique. J’étais très surprise à la première demande de prostitution que j’ai pu avoir (via leboncoin, où je proposais des cours), mais je n’ai pas pris peur, j’ai simplement dit non à chacune des questions de ce genre. Eh oui ! Je n’ai pas quitté leboncoin pour autant, même si j’entrais en contact direct avec des hommes qui voulaient me payer. Je me suis réorientée plusieurs fois, parfois dans des milieux d’hommes (oh ! j’ai osé prononcer LE mot !), parfois dans des filières précaires. Je ne suis absolument pas pudique, et je me change devant tout le monde s’il n’y a pas d’autre pièce. Je fais de la peinture sur corps avec n’importe qui – ce qui implique souvent de se déshabiller, et jamais personne ne m’a sautée (dessus) sans que je le veuille. J’ai couché plusieurs fois avec une fille, et c’était génial. Je fais régulièrement des tests de dépistage. Je suis ouverte à toute expérience sexuelle, et pour l’instant, aucun serial killer n’a essayé de me faire endurer quoi que ce soit d’atroce au fond d’une cave sordide. Je suis souvent sortie seule, j’ai voyagé seule, je me suis bourrée la gueule seule en boîte avec un groupe de mecs fraîchement rencontrés, et il ne m’est jamais rien arrivé. Je me suis défoncée, j’ai bu des verres qu’on me tendait, et – toujours rien. J’ai fait confiance, j’ai été déçue, j’ai été démolie – mais je suis toujours là. Un peu plus forte qu’avant, pas plus craintive ou méfiante (ce qui ne me tue pas me rend plus fort comme dirait ce bon vieux misogyne de Nietzsche). J’ai travaillé pour avoir le moins de comptes possibles à te rendre. J’ai payé moi-même toutes mes sorties, tous mes voyages, tous mes extras. J’ai pris des gens paumés sous mon aile, des jeunes, des drogués, des vieux perdus, et je les ai accompagnés un bout du chemin, comme d’autres l’ont fait pour moi. Les meilleurs moments passés sont ceux où je n’ai pas hésité. Lorsque je sortais seule parce que personne n’était dispo, lorsque je rentrais à 7 heures avec des inconnus pour un after qui durait 20 heures, lorsque je confiais mon sac en allant aux toilettes. Je me suis retrouvée seule chez un mec rencontré peu avant, complètement défoncée à ne plus rien comprendre, et il s’est occupé de moi. Il a essayé de m’embrasser, j’ai dit non, on en est restés là. Bien sûr j’ai eu des coups durs. Et j’ai parfois été complètement inconsciente des risques que je courais, mais à cause de toi j’avais presque envie d’endurer les pires horreurs de la terre pour te dire : je suis toujours là, et en plus je suis devenue un monstre terrifiant, regarde donc ta fille chérie ! « Des expériences terribles nous font nous demander si celui qui les vit n’est pas quelque chose de terrible. » Nietzsche encore. Je me suis fait tabasser en pleine rue, parce que j’ai répondu à un type mal luné, à 13 heures. Je me suis fait agresser sexuellement dans une soirée par un mec qui m’a tout simplement doigtée dans une cuisine, c’était « la taxe » pour pouvoir sortir : j’avais beaucoup, beaucoup bu. Le temps que je réagisse, il était déjà en train de me faciliter la voie pour un accouchement, fisting direct. Plusieurs fois, j’ai arrêté de dire « non » quand un mec voulait de moi, en me persuadant qu’au fond, j’en avais envie, ce qui est finalement une forme de viol un peu glissé si je peux dire. Je suis tombée par terre des milliers de fois à cause de l’équation talon + alcool/autres. J’ai des black-out complets et je me suis réveillée ailleurs. J’ai perdu mon sac. J’ai pris trop de drogues. Bu trop d’alcool au point de ne presque pas m’en remettre. Il est probable qu’on ait abusé de moi sans que j’en aie le souvenir. Tant mieux. Tant pis. J’ai été démolie par mon agression physique, et je continue toujours de répondre. J’ai aidé une gamine qui se faisait emmerder à un arrêt de bus par un vieux plouc, et j’ai failli prendre un marron. On m’a déshabillée des yeux des centaines de fois, avec masturbation en public sur la ligne 13. J’ai manifesté et je me suis pris des coups, des gaz lacrymos. Je n’ai jamais trompé aucun de mes copains. Je ne mens presque jamais, ça ne m’intéresse pas. Pour moi, mentir me prouve qu’une situation ne me correspond pas, que je ne peux pas m’y étendre dans toute
ma personne. Et tu ne me correspondais pas. Je t’ai menti en permanence, parce que tu ne m’aurais jamais permis d’être qui je suis aujourd’hui.

Je n’ai que 19 ans. Et j’ai déjà fait tout ça. Le pire, c’est que tu ne te doutes de rien parce que j’ai toujours préservé ma pauvre petite maman. Un jour ça sortira. Peut-être que je te donnerai ce texte et je te laisserai pousser une crise de hurlements comme tu les cuisines si bien – mais sans moi. Que ton cerveau pour réaliser que j’aime la vie. Elle n’est pas domptable à coups de « bons conseils ». On ne pourra jamais la museler avec de la prévention. Si ça arrive, et ben ça arrive. La nécessité spinoziste ou nietzschéenne, si tu veux un bouquin pour combler tes journées déjà trop remplies. Je veux dénoncer la culture du viol*. Je refuse que s’il arrive quoi que ce soit, ce soit de la faute de la victime. Elle était peut-être au courant des risques, peut-être pas, mais en aucun cas elle en est responsable. Je refuse d’avoir peur, je refuse de culpabiliser à la moindre embûche. Et je comprends aujourd’hui qu’en bonne chrétienne, ta devise est mea culpa. Mais comprendre n’est pas excuser. Je veux dénoncer la culture du viol.

Il faut prévenir mais il faut arrêter de terroriser. Il faut vivre des expériences pour grandir. Faire des erreurs, en tirer des leçons, se comprendre, et savoir pardonner aux choses de n’être que ce qu’elles sont. Avec toute l’horreur que je risque de t’inspirer un jour, parce que jamais tu ne pourras croire que je n’ai pas subi tout ça.

Ton monstre de fille chérie

EDIT :

Un an plus tard, j’apprends par des flashs envahissants que j’ai été victime d’inceste pendant plusieurs années. Alors tu vois, ma chère maman, pendant que tu me terrorisais du monde extérieur, le viol le plus immonde, le plus gore, et bah il a été commis sous tes yeux, pendant des années, sous ton propre toit. J’espère que si un jour je te lis ça, tu comprendras la merditude de ton raisonnement à la con, et la vacuité de ta prévention de merde.

(Je relis aussi ce texte un an plus tard, et je rêve quand je vois les pincettes que je prends pour désigner mes viols et agressions sexuelles. La culture du viol est allée jusqu’à nous déposséder de nos mots, pfiou…).

 

2016-03-20T16:57:35+00:00

Un commentaire

  1. Anna 28 septembre 2014 at 14 h 25 min - Reply

    Vers 18/19ans, alors que ma mère me demandait, comme d’hab, comment s’était passé ma soirée de la veille, je lui ai raconté. Mais cette fois-ci, la VRAIE version, pas celle des bisounours que je lui servais à chaque fois.
    Elle a été un peu choquée, et m’a dit « non, c’est vrai, mais quand même… » et là je lui ai répondu « tu veux savoir ma vraie vie, ou avoir la version édulcorée? ».
    J’ai bientôt 30 ans, et elle est maintenant heureuse de savoir ce que je fais vraiment de ma vie, et, paradoxalement, stresse beaucoup moins 🙂

Laisser un commentaire

Accessibilité