DES SUBSTANCES SÉPARÉES

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DES SUBSTANCES SÉPARÉES

Je souhaite témoigner et pour ce faire j’ai délibérément choisi un ton presque clinique, le plus froid possible sinon, précisément, il m’est impossible d’écrire sans éprouver du désir. Je pense à une forme assez lamentable d’hyper-sexualité polyactive. La distance au discours, son intellectualisation importante, ont seules permis d’écrire ce témoignage jusqu’au bout. Le registre de l’anecdotique m’aurait trop volontiers conduit à écrire un texte qui serait finalement devenu de la prose érotique (ce que j’écris très difficilement, à cause de l’auto-nutrition que je viens d’évoquer).

Pourquoi et comment témoigner ?

Lorsque j’ai découvert le profil de l’association, sa page sur un réseau social, j’ai eu très envie de leur écrire, mais j’ai finalement préféré passer par une interlocutrice qui déployait une espèce de garantie de bienveillance dans son propre profil personnel, même si le masochisme social fait sans doute partie des supports de satisfactions sexuelles qui sont les miens. Je ne savais pas du tout comment m’adresser à une personne qui recevrait mon histoire ou mon témoignage – et mon appel à l’aide, aussi – sous ce régime. D’ordinaire je suis parfaitement rompu au fait de passer pour un obsédé, pervers dominateur ou trop direct, trop pressant, trop obsessionnel en sorte que j’ai intériorisé une sorte d’étrangeté fondamentale dans ce qui me procure cette vibration que l’on associe au plaisir. Plus jeune, j’avais développé une poétique très charnelle, notamment centrée sur les fétichismes que je vais évoquer rapidement, et tirant une espèce de « purification » d’un soi pervers et bestial dans une aspiration à Dieu.

Problématique

Je souhaiterais, au terme d’un travail qu’il faut que je commence, apprendre à gérer mes obsessions car elles incarnent ou représentent une véritable source de handicap social en plus d’être un frein cognitif trop important. Pour autant, le problème principal de ce dont je souhaite me libérer ou m’amender est qu’il s’agit d’une composante d’une certaine tension de ma personnalité. Autrement dit, ce contre quoi je souhaite m’élever, ce contre quoi je veux être éduqué, c’est aussi ou c’est essentiellement moi. Il y a eu des tentatives d’approcher l’épaisseur et la complexité de ce phénomène dans la littérature ou la théologie, et même dans la philosophie. Les approches psychanalytiques, lacaniennes ou freudiennes, sont finalement trop pudiques en ce qu’elles nécessitent le concours d’un analyste – et cet analyste n’a pas grand-chose à faire de ces obsessions fondamentales. Pour lui, elles n’intègrent pas les éléments d’une phénoménologie pertinente en termes d’élément constitutif de ma personnalité. J’ai choisi de commencer par produire ce témoignage, notamment parce que cela me permet d’observer la hiérarchie des problématisations dont j’ai conscience, ou que j’ai déjà formulées, à l’échelle de cette limite de mon fonctionnement intellectuel. Disons que l’érotisme ou tout support fertile pour mon imaginaire érotique sonne instantanément la fin de toute capacité à la raison et convoque une activité émotive intense susceptible de m’épuiser physiquement très vite.

Les obsessions

J’ai développé – ou s’est développée en moi – une obsession sexuelle ou sexualisée pour toute interlocutrice capable de mobiliser mon imagination, généralement selon un modèle de clichés sociaux, avec un besoin d’exprimer divers fétichismes, intégrant la capacité ou le désir de « profaner » les limites du désir de cette interlocutrice dans une démarche tenant à l’initiation. Initiation à la fois esthétique, philosophique, culturelle et même, parfois, mystique. De cette relation maître-élève (qui peut aller jusqu’à la forme de maître-esclave) découle une tendance SM qui se nourrit elle-même et monte en puissance s’il se trouve que ma partenaire se montre réceptive, c’est-à-dire si elle intègre la série d’opérations qui constituent un rituel intuitif, essentiellement cérébral et se complaisant dans la mise en scène de la grossièreté, de la profanation de la pureté. Il y a avec cela une passion sculpturale pour la beauté, les avatars de l’innocence, de la fraîcheur (les clichés esthético-érotiques de la jeune femme pure dans les romans gothiques, en somme, et c’est là une observation a posteriori, non un suivi réglementaire). Certaines parties du corps féminins peuvent m’obséder plus spécifiquement, sous le régime du fétichisme : les pieds, les fesses, la vulve, les cheveux et le cou. La langue sur la bouche, également, mais alors en mouvement, et non plus sculpturalement. La recherche de ces images peut m’accaparer à toute autre activité, notamment intellectuelle.

Je répète une notion importante : il y a dans cette démarche une quête de l’Absolu, du divin, de la pureté, jusqu’aux tréfonds de la perversité animale. Cette ambivalence a conduit les éléments essentiels de ma thèse et des romans que j’ai publiés, ce que j’ai notamment lu dans la formule baudelairienne : « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre. », Mon coeur mis à nu, X, Charles Baudelaire.

Une nature idôlatre

Je suis romancier, universitaire (doctorant), et je poursuis le désir de posséder la dignité dans le corps des femmes que je peux adorer. D’une nature idolâtre, je souffre terriblement à un double niveau de ces fétichismes (qui s’étend aux dessous, portés dans l’alcôve intime d’une complicité interdite, pas industriellement), je suis obsédé par la pureté de la figure divine et le fait de l’étudier (je ne crois pas en Dieu), j’ai une soif invincible d’absolu et j’élabore ma pensée en considérant que la sacralité transcendante, c’est le sexe, et toute foi organise l’économie érotique d’un tissu social. De longs brouillons assez dialectiques sont ébauchés depuis une demi-douzaine d’années et j’ai déjà intégré dans un essai que je n’oserai sans doute jamais publier une véritable rhétorique bi-partie du rapport à la sexualité, selon un découpage assez conforme à l’opposition faite par Baudelaire – mais déjà faite avant lui par Goethe, Pic de la Mirandole, etc. Le problème est double : chronophage et socialement inadapté.

Il est question des retombées des personnes que je délaisse après avoir virtuellement ou très physiquement cherché cet absolu auprès d’elles (jalousie, insultes, abandon psy, etc.). Qu’il s’agisse du régime de l’initiation ou de celui d’une muse, la consommation sexuelle ne m’importe pas tant que la mise en place d’une structure érotisante scénographique forte. Il est possible que cela frustre, sur le plan de l’ego ou sur le plan intellectuel, les interlocutrices sollicitées, en sorte qu’elles se retournent ensuite contre moi ou m’abandonnent sur tous les plans ; or je suis dans un grand besoin affectif, que la sexualité comble, dans mon imaginaire. Le second problème est l’inaltérabilité de cette obsession : je suis capable de perdre une journée entière (doctorant…) à me masturber sur le support soit d’une fantasmagorie très personnelle soit d’une conversation participant de cette scénographie. Je dilapide donc mon temps et mon énergie à poursuivre des nuages qui se dissolvent aussitôt lorsque j’atteins mon objet (l’éjaculation n’étant pas nécessairement impliquée). J’ai beaucoup écrit sur cet état de transe malade et j’ai utilisé le terme de « venin » sous l’acception antique du dosage : en grande quantité, le venin se fait poison, en petite quantité, médicament. La complexité du phénomène étant elle aussi double : il est évidemment problématique de désirer le désir à ce point, sur des éléments fétiches, mais il est aussi très intriqué au sentiment de honte. Honte de connaître une satisfaction au sadisme, au fétichisme des petites culottes ou des pieds cambrés, honte également d’aimer faire souffrir physiquement et de ne pas me satisfaire d’une simple brûlure ou griffure, d’être attiré, aimanté par des destructions plus profondes ou plus sévères, et cette honte est aussi une satisfaction dans la brutalité. Une brutalité à jamais inassouvissable.

A.

 

Photographie d’un extrait du livre « Les substances séparées » de Thomas d’Aquin parlant du péché.

Illustration par A.

2018-08-15T14:54:54+00:00

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