ÉPILOGUE

ÉPILOGUE

J’ai 26 ans et en général, j’aime bien mon corps.

 

En général. Parfois, il est trop gros. Parfois trop petit. Trop de seins, pas assez, un nez trop gros, des yeux trop petits, trop brune, trop frisée, trop blanche, trop mate. Trop poilue aussi mais merde, qu’est ce que j’y peux ? Je suis « adulte » il paraît. Et puis je suis une mammifère, évidemment j’ai des poils.

 

J’ai 26 ans et parfois ça va avec ma gueule, et parfois ça va pas, y a des jours. Il n’en a pas toujours été ainsi.

 

Gamine. Cheveux courts. On te prend parfois pour un garçon et t’aimes bien. C’est pas que tu voudrais être un garçon. T’as juste pas envie d’être une fille. C’est nul les filles. Y a ce truc, les filles, ça a pas la classe. Ton meilleur copain, il s’appelle Basile. Ta meilleure copine… il s’appelle Basile. Tu veux pas faire des trucs de filles, les trucs qu’on te vend comme étant des trucs de filles, des trucs pour lesquels t’es faite. La lecture, jouer avec les barbies, regarder des sitcoms débiles et trouver ça trop bien genre Hélène et les garçons, la danse, la gym, se coiffer, mettre des robes (mettre des robes ? Mais quelle horreur), avoir les cheveux longs, être gentille, douce, jouer à la maman. C’est trop nul. Tu fais de la gym mais tu veux faire des sports de combat, ça a plus la classe. En vrai y a des trucs que tu fais quand même. Les barbies c’est un peu marrant. Mais t’as un peu honte de le dire. Et ta chanson préférée ? C’est un truc trop cheesy… alors tu préfères montrer que tu danses le hip hop et que t’as une grande gueule plutôt que d’en parler.

 

Et bim, t’as la puberté. Des seins qui poussent. Et que les garçons, les vrais, ceux qui ont un putain de pénis que toi t’en as pas et que tu t’en fous, ceux à qui ça n’arrive pas d’avoir les seins qui poussent, ils peuvent pas s’empêcher de le remarquer. De les regarder avec envie. Genre loup de Tex Avery. Hum, t’as les seins qui poussent ! Hum, tu deviens… une femme !
Et ouais, ton futur, c’est d’être une femme, une vraie, avec une paire de seins qu’ils pourront reluquer à leur guise. Sur laquelle ils pourront faire des remarques sans penser une seconde que ça puisse te gêner. Qu’ils toucheront aussi parfois. Histoire de palper la marchandise sans doute… T’as les seins qui poussent et tu comprends pas pourquoi ça t’arrive. À toi qui as pas envie d’être une fille, qui te reconnais pas dans ce modèle de fille et qui te sens vraiment pas d’être une femme, là tout de suite, maintenant. Tu connais plein de filles qui veulent des seins, sortir avec des garçons, se coiffer, se maquiller, bien s’habiller. Elles peuvent pas être des femmes à ta place ? Ton corps peut pas te foutre la paix ? Et tous ces gens là, ils sont obligés de le remarquer que ton corps change ? Ils sont obligés de le commenter sans arrêt alors que ça t’emmerde toi, de changer ?

 

T’as tes seins qui poussent et maintenant, plus personne ne te prend pour un garçon. Maintenant t’es une fille, bientôt une femme ! Et quand t’es un garçon, t’es un vrai garçon manqué. Avant t’étais un garçon manqué et c’était un peu bien. T’avais du caractère, tu faisais des trucs bravaches dehors avec les garçons, les pas manqués eux. Là, avec tes tétons qui pointent, t’es un garçon manqué dans le sens manqué. Raté. T’es passée à côté. Tu ne trompes personne. Allez, arrête avec tes vêtements de mec. Arrête avec tes pantalons trop larges. Tes sweats à capuche. On sait que t’es une fille. On te regarde comme ça. Comme un corps avec des seins. Un cul. Et un trou. Ah ouais, ce putain de trou. Parce que t’as pas un pénis, toi. T’as un trou. Même que t’as cru que t’allais mourir aspirée dans ce trou comme l’eau du bain dans la baignoire quand tu l’as découvert ce trou. T’as un trou dans lequel on a envie de rentrer notre pénis. Alors arrête de faire semblant, tu trompes personne.

 

T’es à la puberté, bombardée de messages pas du tout subliminaux. Fille, mince, femme, belle, sexy, mariage, copains, sortir avec, populaire, collège, lycée, cheveux longs, pétards, soirées, mecs, tromper, cocu, embrasser, viol, devoirs, contrôles, grève, doigt, fellation, alcool, femme, glamour, elle, 20 ans, jeune et jolie, girls, célébrités blablabla.

 

Tu sais pas quoi choisir. T’as toujours peur des robes, t’as envie d’un copain, tu fais de la boxe, t’aimerais bien être plus mince, plus grande, tu veux être comme tout le monde, tu trouves tout ce monde absurde et superficiel. T’as des seins et un vagin, des règles qui te disent que t’es une femme, que tu peux faire des enfants, te faire pénétrer par un pénis, faire l’amour, que y a des gens, des hommes qui vont vouloir te toucher, toucher ton corps, ce corps-là, qui est trop gros, trop petit, trop poilu, qui fait des choses que lui seul comprend. Que c’est ça ton avenir. Que c’est ça l’avenir de ton corps. Et que c’est ça être normale.

 

Tes parents te poussent pour que tu choisisses ce que tu veux faire. Faut certes que ce soit prestigieux mais tu peux choisir. Et être encouragée. On t’a pas dit : t’es une fille, ton métier ce sera ça. Et ça c’est sans doute déjà une chance que toutes les « filles » n’ont pas.
Le rebutoir de ta mère, c’est la femme au foyer. Jamais ! C’est sans doute un peu « seconde vague féministe en mode radical lutte des classes l’autonomie et l’émancipation par le travail ». N’empêche, ça joue quand même pas mal en ta faveur, je crois. Si l’avenir de ton corps c’est d’être une femme, chez toi, c’est quand même normal que les options respectables se limitent pas à « mariée » et « maman ».

 

T’es au lycée et tu galères. Entre ce fille, ce femme, ce garçon, ces petites cases. Tu galères à réussir à être la personne que tu veux être. Et à te dire que c’est bien d’être comme ça. Tu galères parce que t’es amoureuse et que tu te sens nulle, parce que tu veux être forte mais que t’y arrives pas. Tu galères parce que tu pleures, parce que tu sais plus ce que c’est la simplicité. T’es seule et tu galères. Tu voudrais tout envoyer bouler. Te tirer. Tu galères parce que tu veux faire comme tout le monde et être à la mode et être putain de normale et qu’on arrête de te faire chier. Mais c’est pas très intéressant. Et puis… c’est pas toi. Ouais, tu peux faire semblant. Mais en fait ça t’ennuie. Tu sens la distance se créer plus forte entre toi-même quand tu plonges dans le vide du modèle, avec les autres quand finalement tu te rapproches de toi-même.

 

T’as envie d’un copain mais t’oses pas lui avouer parce que tu te sens moche. Tu veux être une femme un peu parce que de toutes façons, il faut bien que tu t’y résolves, que parfois c’est pas si mal d’être une femme aussi, alors essayons de jouer le jeu. Mais franchement faire une fellation ? C’est trop crade, et pis… t’as pas envie qu’on puisse penser ça de moi. Que t’es une salope. Que tu kiffes le sexe. Que t’avales. Que t’aimes ça. Que tu dis jamais non. Tu veux qu’on te respecte. Qu’on n’ait pas l’impression qu’on peut te dominer. T’as envie d’être douce et gentille et avoir un amoureux. Mais t’as vraiment pas envie qu’on te marche sur les pieds non plus.

 

À 17 ans tu gueules après les vieux qui te reluquent les seins « t’as jamais vu une paire de loches, connard ? ». Tu t’embrouilles avec un mec qui t’appelle « chatte ». Il paraît que c’est normal de t’appeler comme ça parce que t’en as une. Tes potes t’engueulent parfois parce que « tu cherches la merde ».  Encore des mecs qui ne font rien quand les gens font ou disent des choses pas classes parce que t’es une meuf. Tu sais pas encore que ça porte un nom mais putain qu’est ce que ça t’énerve que ce soit à toi qu’on fasse des reproches ! Tu cherches que dalle ! Mais tu trouves les regards vicelards, les réflexions dégueu, les gestes explicites et les propos carrément choquants. Et t’as pas envie de fermer ta gueule. T’as pas envie de laisser passer. T’as pas envie de te dire que c’est normal que tu subisses ça parce que t’as une putain de paire de seins, un vagin ou je sais pas quoi encore. D’ailleurs tu détestes tes seins. Tu préfères ceux de ta sœur qui sont tout petits.

 

T’as 17 ans et t’en as déjà marre d’être un punching ball à dégueulasseries. T’as envie de gueuler à tout le monde « tu me mates pas comme un bout de viande, tu me tripotes pas quand t’as envie, tu me montres pas tes parties intimes si j’ai pas envie de les voir ».

 

Tu n’as pas arrêté même si ça ne suffit pas toujours.

J’ai 26 ans. Et j’aime bien mon corps. Et je suis une femme. Et je suis pas toujours une femme. J’ai des poils, parfois je m’épile mais c’est rare, toujours des seins, toujours un trou. Un peu plus d’expérience aussi. Des bonnes rencontres, quelques réflexions, quelques mauvaises rencontres, quelques emmerdes, beaucoup de questions.

 

J’ai 26 ans et je sais que c’est de la foutaise, les vraies femmes, ça n’existe pas.

 

C’est du vent, du pfuit, du concept. C’est de l’idée. C’est de la putain de torture. Ça pourrit la vie à tout le monde, ce genre de concept.

 

J’ai 26 ans, je suis pas une vraie femme et je m’en fous.

 

Je sais maintenant que je peux être puissante sans rentrer toute entière dans cette case, dans cet avenir. Je peux être magnifique en étant gros⋅se, petit⋅e, blanc⋅he, non blanc⋅he, malade, tox, pute, maman, lesbienne.

 

On peut avoir la classe en étant gigantesque, chauve, tatoué⋅e, piercé⋅e, scarifié⋅e, avorté⋅e, stérile, poilu⋅e, avec des lunettes, des boutons, en prenant du dessert plein de fois, en détestant les robes, en aimant le sexe, les fellations, les cuni. On peut être puissant⋅e en étant trans*, pédé, gouine, asexué⋅e, en colère, énervé⋅e, en jouant à la poupée, en adorant Hélène et les garçons et en ne rentrant pas dans la boîte étriquée des deux genres normalisés.

 

On peut être vrai⋅e  avec nos identités monstrueuses qui ne rentrent pas dans ces pôles conceptuels que sont l’homme, le vrai, et la vraie femme.

 

Et on peut dire « va mourir » à ce qui nous étouffe.

 

Ali

epilogue

<ovaire et contre tout> 2012 !pyon!

2016-02-07T18:59:14+00:00

Laisser un commentaire

Accessibilité