GENÈSE POLYAMOUREUSE

GENÈSE POLYAMOUREUSE

Je m’appelle Jena, j’ai trente-huit ans.

Une première question qui est un peu la poule et l’œuf qui était pour moi la stricte égalité entre les femmes et les hommes, et la stricte égalité de mon intérêt pour les femmes et les hommes. Donc depuis l’enfance, il était naturel pour moi d’être attiré·e par les deux, de n’en rien faire parce que je n’avais aucun contact avec les humains, et puis de m’identifier bisexuel·le quand j’ai découvert que ce mot existait, et puis de m’identifier pansexuel·le quand j’ai découvert que ce mot était différent. Pour moi c’était un idéal d’équilibre d’arriver un jour à vivre avec un homme et avec une femme. C’était un équilibre bien lointain parce qu’il faudrait pouvoir parler avec, au départ. Et puis cet idéal c’était naturellement une espèce de triangle fermé, exclusif, parce que c’est déjà compliqué de nouer des relations avec une personne, voire deux personnes, mais alors en plus d’autres autour, et de gérer la jalousie, etc. le confort dans ma tête c’était d’être en autarcie avec ces deux personnes-là. J’ai essayé de parler de ces choses-là autour de moi, et, autant pour ma famille et mon entourage proche il était évident que j’étais attiré·e par les hommes et les femmes, depuis toujours, autant il était évident pour ces personnes-là que c’était un homme OU une femme, une personne à la fois, merci. On veut bien être ouvert, mais la société a besoin d’un cadre clair quand même.

J’ai appris à ce moment-là cette opposition de la société. Le principe de “suivre ce que la société nous impose” m’était relativement étranger. Cette imperméabilité est parfois une chance : celle de pouvoir construire ses propres schémas.
Un jour, j’ai eu une première relation, très tardivement, je ne vous le cache pas, avec une personne qui m’a pris·e dans un coin et qui m’a embrassé·e sans me demander mon avis. On me dit parfois que mon intérêt romantique est évident, quand je suis fasciné·e par quelqu’un·e, je suppose que mes grands yeux fixes ont dû lui donner l’impression qu’elle pouvait “tenter quelque chose” sans mon consentement explicite. Ça a peut-être été une chance pour moi, sinon je serais peut-être encore célibataire à l’heure qu’il est. Il s’est installé naturellement une première relation exclusive avec cette personne, jusqu’au jour où une amie m’a sauté dessus, et comme cette personne attendait de moi que je quitte la précédente alors j’ai quitté la précédente, et puis il s’est enchaîné une autre relation exclusive avec cette personne, et puis le rythme était lancé.

Je suivais, finalement, les injonctions de la société, sans avoir vraiment d’autres expériences de relations humaines avant celles-ci (en dehors des relations familiales, mais ce n’est pas pareil, normalement). Cette découverte empirique a conduit à des relations très déséquilibrées, puisque à chaque fois j’étais dans une relation avec une personne qui savait ce qu’elle faisait, qui avait des années d’expérience d’avance sur moi. J’ai laissé s’installer des choses qui n’étaient pas normales, sans pouvoir le savoir. Des choses qui, a posteriori, ne sont pas acceptables : des restrictions de contact, des abus, et des modes de communication très violents. Et ça on ne s’en rend compte qu’après finalement, ou on s’en rend compte si on s’intéresse à ce que font les autres, dans leurs relations à eux, et parfois on s’en rend compte très très tard.

Un jour, en 2005, je me suis retrouvé à Melbourne, sur le canapé d’une personne que j’avais rencontrée sur internet, dans une relation exclusive, chez une personne qui habitait chez ses parents. Une mauvaise idée, donc. Comme je ne parle pas aux étrangers dans la rue et que je ne vais pas dans les bars et autres lieux de perdition, je suis allé chercher des contacts dans le seul type d’endroits que je savais être accueillant, bienveillant, inclusif : les associations LGBT. J’ai visité Bi-Victoria, l’association bisexuelle de Melbourne, et il se trouve qu’une partie des personnes de cette association étaient aussi dans une autre association, Poly-Victoria. Ces personnes étaient dans des relations non-exclusives, la plupart d’entre elles ensemble, et avaient l’air de très bien le vivre. Par rapport à tout ce que j’avais vécu, par rapport à ce qu’on avait essayé de me dire qui était normal dans la société, c’était un autre monde. Je découvrait qu’on pouvait entendre : “On fait un pique-nique ce week-end, je viens avec ma femme, sa maîtresse, son époux, et leurs deux enfants.” et tout le monde trouve ça normal.

Et je me suis dit : très bien, ça veut dire que je peux commencer à envisager de vivre l’idéal que j’ai depuis tout petit, sans qu’on me prenne pour un fou. J’ai commencé, quand je rencontrais des gens, à leur dire : “Voilà, ça c’est mon idéal.” Ça a mené à beaucoup de discussion qui disaient : “ben, pas moi”.

Et ce n’était pas grave, parce que ces personnes n’auraient mené à rien d’autre que les relations que j’avais eues avant.
Je m’était collé cette étiquette “poly”, et j’ai fait des rencontres qui semblaient intéressantes, avec des gens qui disaient : “c’est bien ton idée, et je pense qu’on peut y réfléchir, ce que j’aimerais, c’est que on soit dans une relation exclusive pendant quelques mois, peut-être quelques années, et puis après ça on va voir si on peut ouvrir notre couple.”

Et… c’est un piège. Ça ne fonctionne pas. Je me suis fait avoir deux fois comme ça. Pour donner une chance à une relation comme ça on reste un an, deux ans comme ça, on perd beaucoup de temps sur une durée de vie qui n’est pas si longue que ça…

J’ai mis fin à ma dernière relation exclusive en 2009. Je l’avais vécue de plus en plus comme une prison, dans laquelle on m’interdisait aussi de voir mes ami·e·s, quel que soit leur genre, parce qu’étant bisexuel·le ou pansexuel·le, c’était un risque que de me laisser voir des ami·e·s, que ce soient des hommes ou des femmes, puisque forcément j’avais envie d’autre chose, puisque j’avais dit que j’étais non-exclusif, donc il fallait me parquer à la maison. Et j’ai arrêté.
J’ai décidé de m’écouter un peu, j’ai mis cette personne dehors et puis je suis allé voir Google, et j’ai découvert que des polyamoureux se réunissaient tous les mois dans un café dans le 20è. Je suis allé dans ce café (le genre d’endroit où je ne mets pas les pieds, je ne me sens pas à l’aise, tous ces gens partout), et ielles n’étaient pas nombreuses, quinze autour d’une longue table, à guetter les gens qui entraient dans le café pour savoir s’iels venaient pour le groupe. J’ai été accueilli à bras ouverts, on m’a raconté leurs histoires, on m’a demandé de me présenter et de raconter les miennes, et j’ai rencontré des gens qui sont, pour la plupart, finalement, des contacts, des ami·e·s, ou des ex·e·s, parfois les trois. Et ça a fait beaucoup de bien.

Ce groupe était à l’époque une douzaine, une quinzaine et maintenant nous nous réunissons deux fois par mois dans un bar qui est plein à craquer, nous avons dû multiplier le nombre de rencontre pour pouvoir accueillir tout le monde.
Ce sont des gens en qui, souvent, j’ai pu faire confiance instinctivement, parce que ces personnes ont choisi un mode de relation dans lequel le principe est de tout dire à leur compagnon ou leur compagne, leurs partenaires, de ne rien leur cacher, et dans un mode d’éthique et de confiance, et ils se sont tous validés les uns les autres, et à partir du moment où on en connaît un qui fait confiance à un autre etc., j’ai développé le concept de confiance transitive et c’est une bouffée d’air frais par rapport au monde extérieur.

Reconnaître la possibilité de vivre simultanément plusieurs histoires sentimentales, avec le consentement explicite de toutes les personnes impliquées.

Jena

Photo: Quatre personnages en Légo. Un homme barbu et menotté, une personne en jupe style gothique accompagné d’une chauve-souris, une personne en robe violette portant chapeau et éventail et un appareil photo, une personne habillée en rouge avec une capuche de moine et une glace à la main. Tous sont souriants.

Illustration par Jena

2017-06-06T13:03:01+00:00

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