JE ME RELÈVERAI UN JOUR

////JE ME RELÈVERAI UN JOUR

JE ME RELÈVERAI UN JOUR

Durant des années, sept ans, j’ai vécu auprès de lui. Celui qui depuis mes dix-huit ans était mon compagnon, le père de mon fils…

J’avais laissé tombé l’homme dont j’étais déjà amoureuse pour ce mec dont le père était mourant, syndrome de l’infirmière, je me sentais devoir le protéger et le sauver.

Admiration pour cet artiste qui partageait la même passion que moi : la musique. Pour lui le rap, pour moi le chant.

Je nous voyais comme Beyonce et Jay-Z , un duo, un amour passionné, passionnel…

Au fur et à mesure, et très vite, sa violence était là, pesante et imprévisible.

La première fois, c’était un coup de coude dans les côtes, tôt le matin, dans notre lit, juste parce que je n’avais pas sorti le chien… je me suis retrouvée pliée en deux à pleurer, à descendre le chien en vitesse et lorsque je suis remontée, je me suis couchée avec mon chien sur sa couverture à même le sol de peur de réveiller « la bête ».

S’en est suivi une vie de couple au sein de sa famille chez qui nous habitions, famille que j’ai vite adoptée, et soutenue dans le deuil qu’ils préparaient tous : celui de ce père très malade.

Un père violent mais si affaibli lorsque je l’ai connu que jamais je n’ai pu me rendre compte de qui il était vraiment.

Et je m’en fous, je ne veux même pas en faire une excuse, père violent ou pas, je n’avais pas à subir.

À dix-neuf ans, je tombe enceinte. Moi qui voulait être mère depuis tant d’années, enfin mon rêve se réalisait. Rescapée d’une agression sexuelle à l’âge de douze ans, puis tombée sur ce gars qui n’aimait que lui, je me détestais tant… cet enfant a comblé mon cœur d’amour, a comblé ce vide. De toute façon, faire un enfant, peu importe la configuration, c’est égoïste.

Je passe bien sûr les épisodes de violence physiques et psychologiques… Le fait d’être quasiment coupée de ma famille, de mes amis, j’étais isolée, et mes seuls référents étaient cette famille en nombre, où j’avais pu avoir la joie d’avoir des neveux et nièces dont je m’occupais beaucoup car leurs parents n’étaient pas des plus tendres et qu’ils subissaient une violence éducative qui me rendait malade.

Encore et toujours ce syndrome de l’infirmière. Vouloir protéger les plus faibles, les minorités… Ce syndrome qui me suivait depuis ma plus tendre enfance.

Je me souviens aussi durant les vacances d’été 2007 de ce coup de tête qui m’avait fait saigner du nez, nous étions dans notre tente de camping… Oh et puis cette gifle en pleine fête de famille où j’avais voulu lui sauter au visage pour me défendre et où tout le monde m’avait retenue : bande de connards, je dois me laisser faire, c’est ça ?

L’un des moments les plus traumatisants pour moi a été ce jour, lors d’une dispute, à trois mois de grossesse où il m’a retourné le bras et m’a faite tomber au sol par un coup de pied. Sa mère avait hurlé, elle aussi victime depuis toujours de la violence de son mari maintenant décédé. Elle devait désormais subir celle de son fils. J’avais eu si peur pour mon bébé que je n’avais même pas songé à me rebeller.

Car oui, j’étais une bagarreuse, et d’ailleurs plus jeune, issue des quartiers, je n’avais jamais hésité à jouer de mes poings contre ces mecs qui tentaient de me manquer de respect.

Mais me défendre face à mon mec, quel intérêt ? Il portait le premier coup et me laissait de toute façon meurtrie de cette violence gratuite. Oui j’ai balancé des objets, oui je l’ai affronté, menacé… Et ? Il était le seul responsable de cette situation. Manipulateur et mythomane, toujours à retourner les situations pour se positionner en victime, me faire passer pour folle, me rendre folle, littéralement.

Je ne vais pas détailler les détails sordides de cette vie que j’ai menée à ses côtés durant sept ans.

Quand mon fils a eu deux ans  j’ai réussi a partir, et six mois plus tard j’étais de retour : après ses harcèlements, après ses menaces, après ses tentatives de suicides (fausses tentatives assimilées à un chantage affectif certain), la culpabilité a eu raison de moi et du jour au lendemain, j’étais redevenue persuadée que ma place était à ses cotés et que je n’étais rien sans lui.

J’ai donc retrouvé ma vie de couple, et j’ai récupéré cet homme qui durant avait commencé à vendre et prendre de la coke durant les six mois de notre séparation.

Durant deux ans , il se servait sur mon compte en banque, plumait nos compte pour cette merde et bien entendu, il était toujours aussi dérangé et menaçant.

De mon côté, j’acceptais presque tout ça.

Et puis partir c’était abandonner ces neveux et nièces que j’aimais tant et que j’avais vu naître, ainsi que certains membres de cette famille qui étaient devenus MA famille.

Tant de choses qui me retenaient.

Deux mois avant que je le quitte définitivement, je lui avais offert un anniversaire de luxe. Avec mes petits moyens, j’avais économisés mille euros sur plusieurs mois pour louer cette villa avec piscine et jacuzzi. Je le voyais toujours comme un oiseau blessé, je l’excusais je crois, et malgré tout ce que je subissais, je voulais le protéger en permanence. Et je voulais montrer cette image de femme « bien ». Je pense que j’essayais aussi de me rassurer moi-même, moi qui n’avais aucune confiance en moi, qui entendais régulièrement que je ne ressemblais à rien, que j’étais une merde, une pute, et j’en passe.

Ce soir d’anniversaire surprise, il a fait une brève apparition de vingt minutes et s’est retiré. C’est dire la considération qu’il avait pour moi… Une surprise organisée de longue date, à des centaines de kilomètres de Paris… une blessure de plus.

Ce que je n’ai pas mentionné, c’est que durant toutes ces années, j’ai du suivre la carrière qu’il essayait de mener en tant qu’artiste hip hop, et moi, qui avais ce talent et ce rêve de faire de la musique une passion qui animerait et rythmerait chaque jours de ma vie, je me suis laissée de côté. Selon lui, je n’aurais jamais de carrière, je n’avais pas de talent et être mère devait être ma priorité. De toute façon, dès que j’osais me faire quelques contacts dans la musique (des hommes en majorité), je devenais une pute qui allait se faire baiser à droite à gauche pour pouvoir percer. Comment ? Je ne sais pas puisque j’étais assignée à domicile et qu’il était impensable pour lui que je puisse me rendre à un rendez-vous extérieur avec quelqu’un d’autre qu’un membre de sa famille ou, à la limite, de la mienne. Et encore.

Il a donc détruit mes rêves …

Le 31 décembre 2012, après qu’il m’ait menacée de venir me « défoncer » alors que j’étais chez sa mère, parce que j’avais osé dire à un de ses cousins que je ne voulais pas voir un gramme de coke durant cette soirée de réveillon, j’ai pris mon fils et je suis partie…

Ont suivi deux ans de harcèlement téléphonique, de menaces et d’insultes, des allers-retours au commissariat pour déposer des mains courantes et des plaintes qui aujourd’hui encore sont restées sans suites. Et ça, c’est dur. Aucune reconnaissance de la justice, pas de protection.

Mais une famille. Heureusement. Une famille extraordinaire qui a toujours été là, même de loin. Un pilier sur lequel j’ai toujours pu m’appuyer en cas de coup dur. Je ne les remercierai jamais assez pour ça.

En septembre 2014  lors d’une relation amoureuse de quelques mois, je tombe enceinte par accident. J’avorte, le cœur déchiré. Consciente que je ne pouvais garder cet enfant, je n’avais pas retrouvé de travail, mon mec de l’époque n’était pas fiable et m’avait déjà presque larguée , alors j’ai voulu garder mon bébé, mais la raison est vite venue me foutre une claque et j’ai du me résigner à faire le deuil de cet enfant. Une nouvelle descente aux enfers. Moi , si fragile psychologiquement, sur le fil depuis tant d’années. Un avortement pour lequel il y a eu des complications, ce qui a rendu tout ça insoutenable. Une épreuve que j’ai traversé seule, bouleversée.

À cette période, j’ai perdu pied… et la seule personne que je voulais près de moi c’était lui, c’était cet homme qui m’avait fait tant de mal durant sept ans. Ironie du sort. Je l’ai laissé revenir dans ma vie et durant des nuits entières j’ai hurlé à la mort en lui demandant pardon, m’étouffant dans mes sanglots, lui me serrant dans ses bras me répétant qu’il me pardonnait mais que je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même, qu’il savait que je reviendrais vers lui et que je regretterais de l’avoir quitté. Je l’ai supplié de se remettre avec moi, je faisais des malaises tant je suffoquais, tant je ne voyais plus d’issues. Je répétais sans cesse : j’ai tout gâche, j’ai tout perdu.

J’en étais tellement persuadée…

Il m’a alors juré qu’il serait toujours là pour moi, qu’il m’aimait, que j’étais la plus belle et la meilleure des femmes au monde mais que j’allais mal et qu’il voulait que je me prenne en mains.

En effet la folie me guettait depuis trop longtemps, je n’ai alors pas échappé à l’hospitalisation en clinique psychiatrique. Et le jour de mon admission il m’avait dit : je serai là à ta sortie , je ne t’abandonnerai jamais. Manipulation ultime.

Une fois dans cette clinique, les insultes ont recommencées, il me traitait de pauvre folle et m’assurait que jamais il ne se remettrait avec moi, pour faire court hein, car cela fut un acharnement d’une violence inouïe. J’ai voulu mourir ou mettre ma douleur en « couleurs » je ne sais pas, je ne sais plus, j’ai frappé un infirmier, j’ai ouvert mon poignet un soir de folie pure… 

Cet avortement, ce désespoir qui m’avait fait revenir vers lui, sa violence à mon égard, la culpabilisation, ses mots, ses promesses… c’était trop.

Je suis sortie de cet enfer à force de médocs et surtout parce que ma mission première sur terre c’est d’être là pour mon fils. Mon fils qui n’était même pas au courant que j’avais été hospitalisée et qui était resté en vacance chez sa mamie durant ces trois semaines-là.

J’ai alors pensé pouvoir reprendre une vie normale. J’ai retrouvé du boulot.

Le père de mon fils a rencontré une fille. Deux mois plus tard elle est tombé enceinte de lui.

Résonance. Et mon bébé à moi ? Pourquoi je ne l’ai pas gardé ? Pourquoi ce bonheur va lui arriver à lui alors que j’y ai renoncé avec tant de mal ? Pourquoi cette injustice ?

À l’époque, il m’avait félicitée pour mon courage, m’avait dis que j’avais très bien fait d’avorter, que c’était la bonne décision, et que de toute façon, il aurait détesté mon enfant, que deux mois de relation pour avoir un enfant c’est inconscient….

Et lui ne s’est pas gêné. Il va être papa  Et moi je ne vis plus, je ne peux plus bosser. Pas seulement à cause de cette annonce de grossesse, non. À force de fatigue et de lutte.

Le monde extérieur me faire peur, je ne sais pas évoluer normalement dans ce monde, la vie sociale m’est étrangère. Je me sens étrangère.

Et ce rejet que j’ai de moi-même me donne envie de me cacher.

En réalité, j’ai tant de costumes. Le seul que j’aime revêtir est celui de mère. Quand sonne l’heure de la sortie des classes, mon sourire est flamboyant, des bisous en pagailles se préparent à être distribués à mon fils. Dès que le week-end arrive, j’organise, je planifie tout ce que je peux pour qu’il soit heureux et comblé, on rit, on chante, on danse. Il est ma force, il est celui que je protège de tout depuis toujours car il mérite le meilleur de moi-même.

Tout ceci pour vous dire que l’emprise est longue à disparaître… tant de facteurs entrent en jeu… tant de choses nous retiennent prisonnière, nous font faiblir, nous rendent folles et nous bouffent de l’intérieur. Moi je me bats tous les jours pour survivre. J’ai l’impression que ma vie de femme est gâchée, sans saveur, que je suis transparente et inutile, que je ne suis pas « aimable   et que je suis incapable d’aimer, je hais mon corps et mon visage et je me retiens si souvent de me faire mal.

On me répète sans cesse que je suis une belle femme, intelligente et talentueuse. Mais il n’y a rien a faire. Quand on me dit ça, je ne comprends pas. Je me sens être une entité d’un autre plan. Incomprise, insoumise, blessée, forte, faible, triste, euphorique… Je suis la contradiction incarnée. Je suis multiple. Je ne sais pas qui je suis. Mon identité m’échappe trop souvent alors je m’enferme et je reste seule face à moi dans l’espoir qu’un jour je me relèverai, je me révélerai.

Jonasz

 

Illustration par Serena Blasco
http://www.serenablasco.com

2018-09-22T15:41:21+00:00

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