JE SUIS…

Je suis…

Au début, tout allait bien, on partait pour recueillir des témoignages à Calais, le temps était clair et la température de saison. Comme à son habitude, l’autoroute du nord présentait un visage changeant suivant les kilomètres. C’est une des particularités de ce trajet : le ciel décide de son caprice du moment. Parfois, un temps clair et limpide laissant toute sa place au soleil pour se lever, quelques nuages, puis une éclaircie sur un champ d’éoliennes tournantes à plein vent. Et le trajet se poursuit, interrompu par…

Un appel : « Les CRS sont là, le démantèlement commence, faites vite ! »

On se presse, sans dépasser les limites. On arrive sur place pour constater une situation incompréhensible. Il faut s’oublier pour comprendre. Oublier les points de vue et les opinions, se soustraire du réel pour témoigner. L’objectivité n’a plus de sens, on fait sien le premier regard échangé avec l’autre.

Je suis.

Premier regard.

Je suis une avocate, dirigeante d’un centre d’information sur les droits des réfugiés et interlocutrice des médias, pour rendre compte d’une situation législative reposant sur des textes de lois ignorés (article 3 et 8 de la convention européenne des droits de l’homme notamment). Je me confronte chaque jour à des cas de demandes d’asile, à des questions de rapprochement familiaux (accord de Dublin III). Je participe à l’aide juridictionnelle d’une population victime, obligée de se déplacée pour ne pas mourir. Ou d’autres venus chercher un mieux vivre.

Je suis un salarié de la DDE ou d’une boite privée. Ce matin, je me suis habillé en sachant que ma mission du jour était de détruire. Armé de mon pied de biche, de ma combinaison orange fluo, je viens avec mes collègues masculins (pas de femmes chez nous) démanteler la zone sud de la jungle. Je n’ai peut-être pas le choix, il faut bien ramener de l’argent en ces temps difficiles. Je préfèrerais sans doute faire autre chose. Je n’ai pas le droit de parler aux médias.

Je suis CRS. Par devoir ou nécessité, je me suis formé au maintien de l’ordre. Les manifs et autres rassemblements sont pour moi des troubles à l’ordre public qu’il faut contenir. Ma formation m’impose une obéissance sans faille aux règles de mon corps, la Compagnie Républicaine de Sécurité. Malgré les invectives, les insultes et la violence physique, j’assure une mission de sécurité républicaine, et nécessaire. Je protège mon pays contre tout débordement. J’effectue ma mission en dehors de toute considération politique ou humaine. J’obéis.

Je suis institutrice, habitante d’une région sous tension. Un enfant qui comprend et qui sait est un espoir. C’est ma conviction. Il y a profusion d’espoir dans la jungle, des petits aux plus grands, personne ne perd tout à fait le besoin d’apprendre, c’est une nécessité intrinsèque à notre espèce, surtout dans un camp de réfugiés. Je suis à la retraite, c’est pour ça qu’aujourd’hui, je poursuis mon engagement, libre de toute contrainte financière, simplement pour poursuivre ma mission. J’ai des enfants et si les choses étaient différentes, ce sont eux qui auraient besoin d’une institutrice.

Je suis Kurde. J’ai fait une école d’art. Je suis parti de mon pays parce que tout autour de moi, il n’y avait que sang et larmes, en plus de la mort. Je ne voulais pas partir. J’espérais l’Angleterre, mais aujourd’hui, devant les difficultés à passer de l’autre côté du tunnel, je souhaite rester en France. J’ai le talent inscris dans mes gènes, c’est une aptitude à la beauté qui s’affranchit des frontières. Peu importe la suite, du moment que je suis vivant.

Je suis anarchiste. Je vis en dehors du système. La jungle est peut-être pour moi une sorte d’utopie. Un espace auto-géré bâti sur la solidarité des réfugiés et des bénévoles. Je combats une puissance étatique dénouée de tout sentiment. Je participe à la défense de gens qui ne demandent rien d’autre qu’une vie à vivre. Alors j’aide selon mes moyens. Je suis là. Pour croire à un autre monde.

Je suis no border. On m’a collé une étiquette médiatique que je ne souhaite pas combattre. J’effectue auprès des réfugiés une mission d’information sur leurs droits, je ne les rends pas otages de mes opinions. J’ai bien sûr des idées politiques avant-gardistes par rapport à cette époque de repli sur soi. Moi je veux ouvrir le monde pour que chacun, quelque soit sa condition, puisse circuler à loisir. Supprimer les frontières pour ne plus les subir. La libre circulation n’est pas une utopie pour moi, c’est du bon sens.

Je suis politique, exerçant un mandat national. J’envisage la situation des migrants comme une problématique internationale et géopolitique. J’ai peut-être conscience du drame humain qui se joue sur mon territoire, mais je suis obligé de l’envisager dans sa globalité en m’appuyant sur des études de terrain que je ne vis pas au quotidien, c’est sans doute ce qui fausse mon jugement… En plus de l’opinion publique que je me dois de rassurer. Parce que j’ai besoin d’être élu pour agir et avoir du pouvoir. Malgré le peuple…

Je suis Calaisien. Mon bar, je l’ai hérité. Il a nourri les pêcheurs et les dockers. Ils y ont étanchés leur soif et leurs douleurs… C’est l’endroit d’où ils partent et celui ou ils se retrouvent. On a tous la même couleur de peau derrière le comptoir, et je ne comprends pas tous ces gens noirs et arabes qui envahissent mon pays. On était entre nous avant. On n’avait pas de problèmes avant qu’ils viennent. Ils sont différents. Je me sens oppressé par plus de 15 ans d’occupation de mon pays. Et ils sont de plus en plus nombreux à venir. Ils réduisent mon chiffre d’affaire jour après jour. Chacun chez soi après tout. Que les Anglais les prennent…

Je suis jeune. J’ai 15 ans. J’ai traversé la moitié du monde sur les conseils de ma mère qui s’est arrachée le cœur pour me permettre de traverser les frontières. J’ai vu la guerre et le manque de tout ce que l’on considère comme acquis dans ce pays qui m’accueille sans savoir que faire de moi. Je voulais juste habiter avec mon oncle de l’autre côté de cette mer dont le courant est décidément trop fort pour moi.

Je suis un humanitaire. Je ne sais plus comment combattre ce que je considère comme une injustice. Des gens se déplacent pour ne pas mourir, certains risquent la mort, d’autres risquent le déclin. Réfugié politique ou économique, pourquoi faire une différence ? Et je me dis que, d’une manière pragmatique, c’est une opportunité qui s’offre. La plupart ne veut pas rester, mais a besoin de travailler. Alors qu’est-ce qui nous empêche de les intégrer à notre circuit économique ? Et ainsi créer un cercle vertueux ? La jungle s’est malgré tout construite sur ce modèle de l’offre et de la demande. Je ne suis qu’un humanitaire. Mais j’espère, toujours…

S.
10 mars 2016

llustration par S.

Illustrations par S.

2016-03-20T19:28:10+00:00

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