LA TRONÇONNEUSE ET LA BITE

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LA TRONÇONNEUSE ET LA BITE

J’étais chez la famille de ma tante avec ma mère, mon père, mon frère et mes deux soeurs. J’avais 17 ans. On était là pour couper du bois et le mettre au sec pour l’hiver.

Avec mes sœurs on portait des petits bouts de bois et on les chargeait dans des paniers pour les rapporter vers la maison.

Mon frère, lui, il tronçonnait les gros bouts de bois avec mon père.

Au bout de quatre heures de tout ça, on est remontés pour manger dans la grande maison. Il y avait ma grand-mère avec un repas. On était tous bien fatigués. On a mangé en parlant de divers trucs – c’est chouette de se retrouver en famille autour du repas.

Après le repas, ma fratrie et moi on s’est calées avec des BD pour digérer et se préparer à repartir dans le dehors s’emmerder avec ces putains de bouts de bois. Ma grand-mère a appelé : “Les filles, venez desservir la table !”. J’ai dit que j’avais pas envie, que j’étais fatiguée. Ma soeur a fait : “C’est bon, vas-y, on le fait”. Ma soeur essaie souvent d’empêcher les conflits. Ma grand-mère a fait “Venez maintenant !”. Mon frère était toujours calé à lire sa BD. J’ai senti un truc monter dans ma poitrine.

J’ai fait “Alors mon frère, parce qu’il a une bite, il peut rester assis, et nous on doit desservir la table ?”. Je savais bien que j’étais pas censée dire bite devant ma grand-mère. Dans ma famille on doit respecter les plus vieux. Mon oncle est arrivé vers moi, il m’a pris par le col et il m’a jetée dehors de la maison. Il n’avait jamais levé la main sur moi avant. J’ai été bien secouée et j’ai dû prendre une baffe. Il s’est mis à crier tout un tas de trucs genre “Non mais tu te rends compte ! Ta grand-mère elle a travaillé toute sa vie et toi tu lui parles comme ça ! Petite merdeuse !”. Je sais plus trop ce que j’ai fait mais j’ai fini par me dégager de son emprise et par me casser plus loin dans la forêt pleurer un bon coup. J’avais eu le temps de le regarder me postillonner dessus. C’était plus mon tonton cool qui m’achetait des playmobils et qui m’emmenait au Louvre. C’était un gros connard rouge et suant, avec un collier de barbe poivre et sel dégueulasse, et qui sentait la cigarette.

Plus tard, j’ai vu que ma mère avait chargé ses affaires dans sa voiture et se cassait avec mes soeurs. Mon père avait pris sa bagnole à lui et s’en allait aussi. Mes grands-parents ne parlaient plus. Mon oncle m’a ramenée à la gare sans un mot.

J’ai appris ensuite que tout le monde s’était engueulé. À cause de ma petite phrase, ça avait été l’empoignade générale. Je sais qu’il y en a un ou une qui a pris mon parti, je ne sais plus qui. Mes soeurs ont approuvé en silence. À cette époque-là, j’étais encore l’ado emmerdante qui faisait que tout le monde pétait un câble systématiquement à chaque fois qu’elle/il me voyait. C’était relativement habituel que je dise des trucs qui fassent chier les gens.

Mon père a essayé d’en parler avec moi plus tard, de me dire qu’il comprenait un peu, mais que c’était pas cool de parler à ma grand-mère comme ça. Ma mère ne m’en a pas reparlé. Je crois qu’elle se débattait entre l’envie de dire la même chose et la colère contre moi. Parce qu’elle avait été traitée en fille toute sa vie alors qu’elle voulait juste faire du skate et mettre des pantalons. Et parce que je passais mon temps à emmerder le monde, dont elle, à cette époque-là, et qu’elle en chiait de perdre la face devant ses parents.

Je suis rentrée dans ma chambre de cité U en chialant tout ce que je savais. Je savais ce qu’ils ressentaient. Je savais que j’avais choqué ma grand-mère en parlant comme ça. Je savais que pour elle, c’était normal, que les garçons fassent de la tronçonneuse et que les filles desservent la table. Pour elle, les filles ne devaient pas aller dans les bars, c’était un truc dangereux et qui faisait peur.

Et pourtant ma grand-mère c’était pas une conne. C’était quelqu’un de chouette qui avait fait des trucs impressionnants dans sa vie et qui avait pas froid aux yeux.

Pour ma grand-mère c’était normal que je me comporte comme une fille et pas normal que je sorte de l’ordinaire de ce qu’on est censée faire quand on est une fille.

Pour ma grand-mère c’était normal d’inviter mon frère à faire des randos en montagne et de lui offrir des pistolets trop classes avec des vrais pétards dedans qui faisaient pan quand on voulait tuer quelqu’un.

C’était normal de m’offrir des perles roses pour faire des bracelets.

La rage et la douleur ne m’ont pas lâchée pendant longtemps. Comment quelqu’un d’aussi intelligent que ma grand-mère pouvait vouloir perpétuer ce qui se passait ? Comment elle pouvait ne pas voir ce que ça faisait ? C’était une femme, elle devait bien savoir ce que ça faisait d’être obligée de faire la vaisselle et d’être gentille, alors pourquoi elle voulait que je fasse pareil ? Le monde n’était pas gentil. Mon oncle n’était pas gentil. Mon oncle voulait que je respecte une personne qui voulait me faire faire des trucs que je trouvais injustes et, comme je l’avais pas fait, je m’étais fait taper dessus. Et à cause de moi, toute la famille s’était disputée. Et tout le monde m’en voulait. Comme si le problème, c’était pas que devoir faire la vaisselle parce que j’étais une fille soit horrible, mais que j’en aie parlé. Comme si c’était moi le problème. C’était injuste et dégueulasse.

J’étais tellement en colère.

Ce jour-là, je ne mettais pas encore des mots sur l’idée, mais j’étais déjà féministe.

Je n’ai presque plus reparlé à mes grands-parents jusqu’à leur mort.

Je m’en veux encore aujourd’hui.

 

Scarlett

 

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Illustration parOokah

 

http://www.ookahdesign.com/

2016-03-20T19:53:32+00:00

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