LE CONTRAT

LE CONTRAT

Je le tenais dans les mains ce contrat, dans une grande enveloppe blanche avec des tas d’autres papiers auxquels je ne pigeais rien dans ma main. Mes pompes de sécurité aux pieds, deter, j’allais passer la soirée à paris pour fêter ça.

Mon pote m’avait prévenue, c’était une soirée où il fallait que je ferme ma gueule et parle pas de trucs violents pour ne pas faire peur à ses potes.

Mais les trucs violents ils nous rattrapent.

Ces connards de serveurs ont servi des cocktails dégueulasses à tous les banlieusards alors je me suis faite rembourser le mien.

Mais je ne voulais pas trop m’embrouiller.

Je ne voulais pas salir mon contrat avec des cocktails dégueulasses pleins de colorants.

Ensuite on s’est tiré-e-s avec une meuf, dans les rues de Paname, on l’a raccompagnée chez elle.

Sur le trajet, une petite voix a appelé mon pote.

« Aidez-moi s’il vous plaît ».

Il s’est retourné, on s’est retournées, et nous avons découvert une toute petite meuf en larmes assise sur un vélo qu’un mec baraqué, un casque de scooter à la main, tenait.

On a immédiatement demandé au mec de lâcher son vélo. Il disait qu’il la connaissait, elle niait, on en avait rien à foutre : elle voulait se barrer.

Il fallait qu’elle se barre.

Mais je ne voulais pas de sang sur mon contrat.

Le mec était coincé, soit il bougeait pour me taper et il lâchait la meuf et mon pote le cognait, soit il tenait la meuf et on le tapait. Il a lâché le vélo. La meuf s’est enfuie.

J’étais contente, il n’y avait pas eu de sang et je n’avais pas perdu l’enveloppe.

Un peu plus tard, je quittais mon pote, sa pote et je rentrais en bus de nuit.

Dans le bus, un mec insultait une meuf, mais c’était une crevette, le gars. Moi je me serais levée au cas où et je l’aurais aidée. Et je n’aurais pas été seule. À l’arrêt gare de l’est tout le monde a mis à le mec relou à l’amende. Les mecs n’ont pas été paternalistes avec la meuf insultée qui a pu dire ses 4 vérités au gars.

Les choses se compliquèrent lorsque j’achetais une bière porte de clignancourt.

À peine montée dans le bus pour rentrer chez moi, j’ai aperçu une meuf qui criait et que deux mecs tenaient par les bras, C’était compliqué parce que j’avais une bière dans une main et mon contrat dans l’autre. J’ai fait tomber ma bière. Ça m’a fait rire puis j’ai réalisé que cette lourde bouteille était une arme plutôt utile.

J’ai demandé au chauffeur de s’arrêter, qu’une femme se faisait agresser et ce connard m’a répondu qu’il n’était pas taxi, je lui ai répété qu’une femme se faisait agresser et il m’a dit  » vas-y va jouer les super héros » et a freiné et ouvert la porte. Heureusement, sinon j’allais commencer à dégrader le matériel, il m’a mis le seum. J’allais mettre un bon coup de pied dans la porte oui. Je suis sortie j’ai couru et j’ai encore fait tomber ma bière. Ça ne m’a pas fait rire J’ai abandonné le sachet plastique et l’ai ramassée, de toute façon, il me fallait une arme. La meuf se faisait embarquer par deux gars. J’ai tout de suite pigé qu’il y avait une histoire de prostitution derrière. Ils voulaient ou la ramener à l’hôtel ou dans une bagnole. J’ai couru vers le mec et je lui ai dit de la lâcher. La meuf m’a dit que ça allait, mais il la tenait par les bras. Y en a un qui m’a dit qu’il était son mari et qu’elle avait bu. Mais elle n’avait pas bu. Ce connard la faisait tapiner et elle n’avait pas envie de pratiquer la prestation que le client attendait d’elle. Je sais reconnaître un enlèvement. La meuf m’a redemandé de me barrer et me suis éloignée à l’arrêt de bus. Elle se laissait pas faire et ils n’arrivaient pas à la faire bouger.

Je serrais la bière ma bière d’une main et de l’autre je pensais à mon contrat.

La meuf, elle me ressemblait physiquement, on avait le même âge et si j’avais des pompes de sécurité et elle une petite robe, c’était tout comme.

Ni la petite robe noire ni les pompes de sécurité ne protègent des galères.

Deux clochardes discutaient à l’arrêt de bus, l’une d’elle racontait avoir été droguée et violée.

Je serrais la bière et je serrais l’enveloppe contre moi.

La pute a crié encore une fois alors j’ai couru. C’etait insupportable de rien faire. Je lui ai parlé. Puis j’ai essayé d’employer la même tactique que plus tôt. J’ai essayé de faire que le principal agresseur de la meuf la lâche. Il m’a dit qu’il allait me taper, je lui ai dit de venir. Je me préparais à esquiver pour le fatiguer et donner de la marge à la meuf.

Je m’en foutais d’un coup de poing dans la tronche si elle pouvait s’échapper. Mais j’espérais que je ne ramènerais pas mon contrat avec du sang lundi au travail.

J’ai tellement crié qu’un groupe de cinq ou six mecs et deux meufs qui faisaient des menaces à l’épicier où j’avais acheté ma bière ont traversé l’avenue et sont intervenus. Les mecs ont lâché la meuf et se sont justifiés par la même histoire que celle qu’ils m’avaient sortie. Les mecs ont lâché l’affaire : « bon ben puisque c’est sa meuf… » mais l’une des filles de leur groupe a gueulé : « et alors sa meuf ou pas, bourrée ou pas, elle a le droit de partir ». Puis ils ont dit un truc chelou et j’ai eu peur alors j’ai couru. Et en sens inverse la pute courait aussi. Je me suis retournée elle était au moins à 40 mètres de ses agresseurs.

J’espère qu’elle s’ en est sortie. Moi j’ai bu ma bière et j’ai bien dormi. L’enveloppe était un peu abimée mais victoire, il n’y avait pas de sang dessus. Et le lundi, j’ai signé mon contrat.

Mais ce n’était pas la fin des galères…

Sepvants

sur fond blanc, des traits noirs et gris, épais, désordonnés. Au premier plan, deux jambes en leggins ou jeans serrés gris, des bottes de rangers aux pied. La main gauche pend le long de la jambe gauche, elle tient une enveloppe. On ne voit pas le haut du corps, qui sort de l'image. A droite, au pied des rangers, une canette. Dans le fond, au-dessus de la canette, au loin : deux hommes tiennent une femme chacun par un bras.

Illustration par Marion Augusto

www.mariongusto.com

2016-07-17T20:32:58+00:00

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