LE GOUFFRE

LE GOUFFRE

J’avais 16 ans, et j’étais abimée. Deux ans plus tôt, j’avais été violée par un proche et j’avais gardé le silence, même si certains amis étaient au courant. Si seulement j’avais pu savoir ce que je sais aujourd’hui sur le viol, sur l’après, sur le syndrome post-traumatique, peut-être que j’aurais cessé de me punir pour ce que je pensais être : une « salope nymphomane ». Comment expliquer autrement ce besoin de me détruire, cette recherche effrénée de sexe avec n’importe qui ou presque, ce comportement détestable et égoïste ? Je ne suivais pas les codes comportementaux que je croyais « normaux », ceux que la société nous demande d’afficher en pareil cas, et je m’enfonçais dans l’horreur, petit à petit, seule et perdue dans un monde intérieur tourmenté. Je vivais dans une colère permanente, et une souffrance que je ne comprenais pas.

Puis je l’ai rencontré. Un drôle de hasard, sur internet : j’avais trouvé son site amusant, je l’ai contacté, et les choses se sont enchaînées assez rapidement vers une relation à distance. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises, et je voyais en lui plus qu’un petit ami : un sauveur. C’était confus, bien sûr, mais il était plus vieux que moi, il travaillait, aurait bientôt un appartement… Puis il était drôle, même si certaines blagues se faisaient à mes dépens. J’aspirais à lui ressembler, tant il semblait sûr de lui et mature. Je croyais que l’écouter était la meilleure chose que je pouvais faire, même s’il était parfois un peu étrange. Il voulait toujours tout savoir de moi, posant questions sur questions. Au fil de ses découvertes, je sentais son estime pour moi, si elle a existé un jour, fondre comme neige au soleil. Mais je continuais naïvement à lui parler de tout, je pensais que c’était « l’homme », le seul, et qu’il avait le droit de tout savoir. Puis un jour, chez lui, alors qu’un innocent diaporama d’images était lancé sur un dossier tout à fait banal pendant que je travaillais vaguement sur des cours, j’ai vu quelque chose de terriblement choquant. Des images de petites filles dénudées passaient l’une après l’autre devant mes yeux, provoquant une vague de nausée qui me vrillait le ventre. Lorsque ce soir-là il est rentré du travail, je l’ai pour la première fois traité de monstre. Il semblait tellement malheureux que je lui ai pardonné, du moins ai-je tenté. Quelque chose était cassé entre nous, définitivement, mais je voulais toujours y croire.

Au lycée, quelque chose d’étrange se produisait : j’étais devenue la cible d’un slut shaming qui tombait du ciel. Des insultes pleuvaient sur mon passage, des mensonges étaient racontés à mes amies, je me suis retrouvée totalement isolée au sein de l’établissement. Je ne pouvais plus aller en cours sans faire de terribles crises d’angoisse, et suite à une demande de changement de classe qui m’a été refusée, j’ai totalement abandonné. Je n’avais plus la force d’affronter cette violence, d’autant que je ne la comprenais pas, j’ignorais qui avait déballé mes confidences à tout le lycée (même si j’ai, depuis, eu quelques indices) et la rigidité du système scolaire avait fini de me faire plonger dans ce que j’appelle aujourd’hui une dépression. C’est là que mes parents ont accepté de me laisser partir vivre avec lui, à l’autre bout de la France…

Je ne peux pas dire que cela se passait très bien : la liberté d’être loin de tout, à 800 km de mon ancienne vie, ne parvenait pas à compenser l’extrême solitude dans laquelle j’étais brutalement plongée. Je tentais de m’intégrer à  son cercle d’amis, mais c’était difficile de trouver une place dans un groupe d’hommes plus âgés, puis j’étais également seule à longueur de journées et toujours aussi instable émotionnellement. Parfois je faisais des crises de nerfs « sans raison », je hurlais, mon corps tremblait et je ne parvenais plus à respirer. Ça aussi je le comprends mieux maintenant, mais encore une fois je me le reprochais. Et pire : il me le reprochait. De manière générale il me reprochait tout : mon caractère qui n’était jamais assez bien, mes besoins de sexe trop importants, mon inculture, bref j’avais bien de la chance de l’avoir. Mon estime de moi disparaissait doucement, d’autant que je ne pouvais imaginer qu’il puisse se tromper. Il ne pouvait qu’avoir raison. Quand il me disait que la colère était le signe de mon immaturité, j’écoutais. Quand j’ai appris qu’il racontait nos conversations privées à des amis et qu’il m’a dit que c’était parce qu’il ne parvenait pas à nous gérer, moi et mon caractère de merde (et ma « nymphomanie », il racontait vraiment tout), je l’ai cru. Petit à petit, la violence psychologique devenait un mode de vie.

Une fois ma maigre estime de moi réduite à néant, le reste a suivi naturellement : alors que je recherchais du sexe dans un but de rapprochement affectif, il me le refusait souvent et me demandait des fellations. Encore, et encore. Parfois je pleurais en oeuvrant, tellement ça me rendait malade. Il a voulu des photos, il a voulu des vidéos, et j’acceptais tout ce qu’il demandait, sans même penser à me rebeller. Je lui devais tellement. Et j’étais tellement seule… Isolée des gens que je connaissais ; et qui pouvait deviner tout ce que nos « amis communs » savaient de moi ? Je sentais confusément qu’il n’y avait pas d’issue. Jusqu’à ce que je me rapproche de quelqu’un d’autre. Quelqu’un de fondamentalement doux, compréhensif, rassurant. Peut-être était-il passé à travers les horreurs qui ont été dites sur moi, mais quoi qu’il en soit j’ai fini par en tomber amoureuse. Bien entendu, « il » l’a remarqué. Un jour, il m’a avoué avoir lu des logs de conversation sur mon pc et j’ai, au pied du mur, tenté de le rassurer… Jusqu’à ne plus pouvoir cacher mes sentiments. J’ai essayé, pourtant, tellement persuadée que je lui devais tout. Ah ah. La gratitude naïve de la pauvre gamine qui se pensait assez indépendante pour ne pas se faire manipuler.

La situation était devenue délicate, je ne pouvais plus vivre avec un homme que je n’aimais plus, et dont je commençais à percevoir la violence à mon égard. Un soir, après une discussion avec mon futur amoureux, au cours de laquelle celui-ci m’a expliqué qu’il voulait être avec moi mais que cela ne serait pas possible avant la fin de ses études et qu’il me faudrait retourner chez ma mère loin de lui, j’ai craqué. J’étais seule à l’appartement, il était sorti avec ses amis pour parler de sa souffrance d’homme trahi, et j’ai bu beaucoup. Les heures passaient, et je me suis allongée en pleurant, pensant que la vie allait être longue jusqu’à pouvoir retrouver la seule personne qui semblait me respecter, qu’en attendant j’allais de nouveau être seule… Puis il est rentré.

Que fait un mec alcoolisé qui considère sa, maintenant ex, copine comme étant la pire des traînées ? C’est assez évident. J’ai pas pensé à parler, déjà parce que j’étais bien saoule également, et aussi parce que je pleurais. Je lui devais bien ça, j’allais le larguer après tout ce qu’il avait fait pour moi ! Et puis, ça de plus ou de moins, qu’est-ce que ça pouvait bien changer ? Je n’étais plus à un viol près. Je me suis ensuite enfermée dans la salle de bains pour pleurer. Quand je suis revenue me coucher, il dormait. Si je lâche ici tranquillement le mot viol, c’est aussi pour me le marteler à moi-même : il m’a fallu dix ans pour le considérer comme tel. Pour admettre qu’abuser d’une fille alcoolisée qui pleure, c’est comme cela que ça s’appelle. Dix ans pour qu’un jour mon meilleur ami me jette en pleine face ce que je refusais de comprendre et qui, pourtant, me pourrissait la vie.

Le plus « drôle », c’est que ça n’est effectivement pas le viol qui a laissé le plus de séquelles. J’étais tellement démolie psychologiquement que la reconstruction commence seulement à se faire, même si j’ai gardé une forte phobie sociale : je me sens incapable d’aborder des gens, beaucoup de difficultés à me faire des amis et à leur accorder ma confiance, sensation d’être stupide et inintéressante… Les dégâts sont nombreux. Après cet épisode, je suis donc retournée chez ma mère, pensant lui échapper enfin, mais ça n’était pas si simple. Il a continué à me démolir auprès de nos ex-amis communs, leur a fait passer les photos et les vidéos, j’ai même eu des mails de certains pour me rappeler à quel point j’étais une horrible fille. Une horrible fille dont les erreurs étaient d’être trop jeune, trop démolie par la vie, trop en quête du regard qui pourrait enfin lui dire qu’elle valait quelque chose… Peut-être aussi avais-je été trop témoin de choses pas belles, et que ces braves amis ne devaient pas imaginer que je puisse dire la vérité en parlant d’images pédophiles, de viol, d’abus psychologiques. J’avais 16 ans, j’étais une petite salope, et c’était bien assez pour eux.

De nombreuses années j’ai vécu avec son ombre, celle-ci me ricanant encore que j’étais immature à chaque fois que j’exprimais de la colère. Il m’avait convaincue qu’être adulte, c’est être hypocrite, c’est jouer finement avec les règles de la société, c’est… être manipulateur. Petit à petit j’ai découvert le féminisme, et j’ai doucement accepté l’idée de ne pas correspondre parfaitement à ce qu’on attend de moi. Accepté qu’il y a des colères saines. Accepté que j’avais été manipulée afin d’être silenciée. Les gens autour de moi ne comprennent pas lorsque je leur raconte ça, ils ne voient pas la violence de cette relation, et le chemin que j’ai dû parcourir, seule, pour m’en sortir. Seul cet ami précieux, mon meilleur, a compris correctement le message que je tentais maladroitement d’envoyer, a pris le temps d’en parler calmement, de m’aider à mettre les mots sur les événements décousus que je lui racontais. Sans lui, peut-être que je serais encore au début du chemin. Je commence seulement à comprendre que je ne suis pas totalement stupide, que je ne suis pas si horrible et insupportable, j’avais juste besoin d’aide et c’était visiblement plus simple de me donner des pierres pour m’aider à atteindre plus vite le fond du gouffre.

Parfois je me souviens d’anecdotes, de détails étranges, comme cette fois où j’étais invitée (en couple) à une soirée. Et lui aussi était là. Nous étions en train de jouer à Magic, tout se passait bien, mais il me fixait depuis le début de la soirée. Je me suis levée pour aller aux toilettes, je crois, et il n’était pas loin. Je ne sais plus très bien comment nous nous sommes retrouvés dans le couloir en même temps, en fait. Il faut dire que c’est de la suite que je me souviens… Quand il m’a attrapée par le sac à dos, plaquée contre le mur, et que j’ai dit quelque chose comme « si tu me touches je hurle ! » très spontanément. Peut-être que ça l’a surpris, et il a reculé avec un sourire hypocrite, en disant qu’il n’allait rien faire. Évidemment qu’il n’allait rien faire, il y avait tout le monde à côté. Sauf que là j’étais seule, et c’était le bon moment de me montrer qu’il avait le dessus s’il voulait. Tout simplement. Je me suis longtemps sentie honteuse de cette réponse, de cette réaction un peu bête. Mais maintenant je me console en me disant que c’était mieux que rien…

Le plus étrange c’est que j’ai accepté il y a quelques jours seulement de ne plus avoir du tout de contact avec lui. Jusque là, il avait toujours traîné dans mes contacts de messagerie et sur Twitter, comme si je voulais lui prouver que j’étais assez mature pour lui parler « normalement », sans animosité. Il m’avait convaincue de cela à un tel point, j’en tremble en y pensant. La violence, le viol, j’ai tout caché pour lui réserver un espace, pour sautiller bêtement en lui disant « t’as vu, je suis grande ! ». Sauf que, voilà, il y a donc quelques jours, il s’est ridiculisé. Une remarque stupide et innocente a fendillé le mur de son inattaquable maturité, et le reste a doucement suivi. Il m’attaquait moi parce que c’était moi. Il me hait. Il m’a fait tant de mal et il me hait. J’ai commencé à rire devant cette évidence et mis enfin un terme à cette relation malsaine de façon aussi soudaine qu’inattendue. La dernière étape après avoir accepté de définir ce qu’il m’avait fait subir, c’était d’accepter qu’il n’était qu’un pauvre type haineux et détestable. Ce piédestal duquel je ne pouvais pas me résoudre à le faire descendre même en ayant tant travaillé, il l’a brisé lui-même. Je suis enfin honnête vis-à-vis de moi-même quand je dis que je n’ai plus rien à lui prouver. C’est fini, enfin.

 

Nanie

 

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Illustration par Olga Ptôse

2016-03-20T20:04:47+00:00

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