LE MAL

Du plus loin qu’il m’en souvienne, j’ai toujours eu peur que l’on me fasse du mal.
Un sentiment de vulnérabilité profond qui me poursuit encore aujourd’hui, que je m’attache à quelqu’un, que je me connecte à un ordinateur ou que je marche dans la rue.
Le mal pourtant, c’est surtout moi qui me le suis fait : surexposition, scarifications, tentatives de suicide, restrictions alimentaires, crises de boulimie, vomissements, haine de moi-même, dégoût de mon corps… Le mal est partout et c’est peut-être en le faisant mien que j’ai cru pouvoir m’en protéger.

« Si je me déteste, qui pourra me rejeter ? Si je me salis, qui pourra me souiller ? Si je meurs, qui pourra me tuer ? »

J’ai par ailleurs toujours été touchée par la souffrance d’autrui, éprouvée au détour de rencontres, de lectures, d’écrans de cinéma ou de télévision. Et je m’y suis identifiée. Tous ces gens qui devenaient fous de douleur parce qu’un drame les avait ébranlés, je m’en suis sentie tellement proche et distante à la fois, souhaitant presque vivre ou avoir vécu la même chose qu’eux pour enfin comprendre ce qui me faisait horreur chez moi et dans le monde, et culpabilisant pourtant de m’approprier des épreuves que je n’avais pas traversées.

« Il ne m’est jamais rien arrivé ! Pourquoi je suis comme ça ? »

J’ai embrassé, prudemment, maladroitement, mais sans doute plus profondément qu’il n’y paraît des causes qui me sont devenues chères, qui l’ont peut-être toujours été. Parmi elles, et surtout, la lutte contre le sexisme et sa violence, sous ses formes les plus diverses. Le militantisme qui me marque le plus, je le constate, est celui qui fait œuvre commune autour d’une détresse propre à chacun-e, voyant un phénomène de société dans ce que l’on attribue à quelques marginaux, agresseurs ou victimes. Et je cherche dans mon histoire personnelle ce qui me rend si sensible à ces désespoirs individuels transformés en révoltes collectives.

Le mystère demeure, mais ne reste pas entier :

Il y a l’histoire familiale, et la pédocriminalité qui s’y est invitée.

Il y a les images pornographiques d’hommes se masturbant face à une webcam, excités par mes paroles, ou en tout cas par celles d’une petite fille de onze ans prétendant en avoir quinze, comme l’amie qu’elle a vue faire et qu’elle imite.

Il y a les propos et comportements sexualisés précoces entretenus avec de petits amis qui se font une joie de me faire une réputation de fille facile, et des collégiens qui s’empressent de me le faire savoir à coup d’avances ou de remarques désobligeantes.

Il y a l’humour parfois, autour de ce personnage que j’entretiens, faute d’en avoir maîtrisé la véritable naissance.

Il y a ce jour où je salue un homme dans la rue après lui avoir donné un petite pièce. Il me dit quelque chose en faisant un geste enthousiaste. Je ne comprends pas. Il répète : « Tu as de très beaux seins ! ». J’avais quinze ans, je me rendais chez ma psychothérapeute.

Il y a la découverte à la fois résolue et subie des détails les plus crus de la sexualité de l’un de mes parents.

Il y a cet homme qui se saisit de l’un de mes seins sur les quais de Seine, lors de la fête de la musique. Je crois d’abord à une bousculade, mais il réitère son geste et se moque de moi, l’air de dire « ce n’est rien » ou « qu’est-ce que j’ai fait ? » ou « je ne pensais pas te déranger » lorsque je lui demande timidement d’arrêter. Tous les gens à qui j’en ai parlé directement après se sont montrés indifférents ou ont plaisanté au sujet de ce qui venait de m’arriver : « mais je suis sûr-e que tu as aimé ça ! ».

Il y a ce manifestant à la Pride, quelques jours après, qui juge pertinent de me pincer les fesses pour me faire aller plus vite, dans les premières lignes du cortège. Pour une première marche des fiertés, c’est plutôt la honte qui domine ce jour-là. Pour moi, et ce devrait être pour lui.

Il y a ce groupe de jeunes gens alcoolisés dans le métro qui m’interpellent en riant, et en criant : « Eh, toi la p’tite avec ton écharpe rose, viens nous branler !»

Il y a le retour sur des tchats pour combler mon appétit sexuel, après qu’une dépression et qu’un traitement médicamenteux m’ont éloignée de toutes mes sources de plaisir habituelles, et cette fois de trop où je cherche une excitation facile. Je m’engage dans une conversation et l’inconnu qui me répond menace de pirater mon ordinateur : il me croit « pédé » parce que je refuse de mettre ma webcam. Je la fais alors fonctionner pour lui prouver que je suis une fille et faire cesser ses injures homophobes : il en profite pour exiger de moi que je me masturbe contre ma volonté, devant lui, alors que ma sœur s’apprête à rentrer dans l’appartement dans l’entrée duquel se trouve l’ordinateur. Sous la pression des mêmes menaces et de nouvelles insultes, terrorisée, je m’exécute. Je parviens ensuite à différer et me débarrasse de lui. Concrètement et numériquement, en tout cas : pour le reste, il est souvent présent.

Il y a ce jeune garçon rencontré sur la plage qui harcèle ma sœur de sms sexuellement explicites, dans un prétendu jeu de séduction qui ne cessera que lorsque mon père fera mine d’intervenir.

Il y a, depuis, ce nombre incalculables d’hommes qui me suivent dans la rue après avoir ou non tenté de m’aborder.

Il y a aussi cet individu qui, après m’avoir demandé un euro que je m’évertue à lui donner non sans me sentir contrainte, me met une claque sur le postérieur, pour me remercier j’imagine.

« Est-ce que je vois le mâle partout ? Je me cherche des excuses. »

Peut-être que rien de tout cela n’est vraiment grave, et s’ajoute à mon manque de légitimité probable ma culpabilité certaine à certains égards. Et le sentiment de me tromper quant à l’importance de ces faits, quant à mon statut de victime ou quant aux liens de ces événements entre eux et ceux qu’ils entretiennent avec ma souffrance actuelle et passée, ce sentiment-là contribue également à me mettre en difficulté.
Toujours est-il que ces différents tableaux me reviennent à la faveur d’un regard de travers, d’un bout de ma poitrine qui bringuebale, de dix kilos supplémentaires, d’un film sur la brigade des mineurs où les policiers et avec eux les spectateurs se moquent d’une adolescente que l’on a obligée à pratiquer du sexe oral pour récupérer son téléphone portable, d’un manifeste contre le viol, d’un témoignage portant sur le sexisme ordinaire…
Et je ne peux m’empêcher d’associer ce que j’ai vécu de peur et de tristesse à la colère qui m’anime, et qui me pousse à vouloir changer quelque chose, tout autant à mon état qu’à celui du monde. Et à la violence qui lui appartient et qui m’échappe.

« J’espère que donner un sens, ce n’est jamais prendre la mauvaise direction.»

R.


Illustration par Chloé Debauges

2017-11-01T18:56:54+00:00

2 Commentaires

  1. sophie hunault 1 novembre 2017 at 20 h 47 min - Reply

    Témoignage plus que pertinent. Et beau, vraiment. C’est toujours la belle personne qui se retrouve en défaut, qui se pose les questions, qui tente de comprendre encore et toujours. Il y a de belles choses aussi, quand on regarde par dessus, quand on s’accroche à l’idée qu’on peut aller mieux et qu’on peut s’aimer malgré tout (s’aimer, se tolérer, c’est ça le secret, même). Il faut absolument que tu saches voir aussi ce qui est beau. Merci pour ces lignes, pour cette belle humanité authentique 🙂

    • R. 3 novembre 2017 at 22 h 21 min - Reply

      Merci infiniment ! C’est pratique : vous me dites de voir ce qui est beau, et en même temps me laissez ce message sous les yeux. C’est une aide précieuse pour commencer !

      Je suis très touchée par votre commentaire. C’est moi qui vous dis merci, donc, ainsi qu’à la personne qui a fourni une illustration (autre beauté notable qu’il reste à contempler) à ce témoignage.

      A plus tard !

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