MERCI, JE VAIS BIEN

////MERCI, JE VAIS BIEN

MERCI, JE VAIS BIEN

Bien sûr tu sais ce que c’est la contraception. Tu oubliais la pilule, souvent, parfois, tu es passée à un système plus sûr. Avec tout ce choix, comment résister ? L’implant, l’anneau, le stérilet, en plus des moyens en « local ».

Alors, tu ne veux pas d’enfants ? Si, mais pas tout de suite, pas maintenant. C’est un truc d’adulte de faire des enfants, non ? Quand on s’ennuie dans son couple, alors. Ou quand on a 16 ans, peut-être. Toi, tu aimes bien sortir sur un coup de tête et rentrer déchirée. Seule, de temps en temps. Une fois même, tu es rentrée plusieurs fois avec le même, et puis il a laissé sa brosse à dents. Ça ne te gênait pas au début, tu as même souri. Et puis un matin tu t’es réveillée à ses côtés, et tu t’es rendue compte que, ça y est, vous étiez un couple. Et tu as souri, c’était bien, c’était bon.

Le local est tombé, un jour, parce que bon, « on est ensemble, voilà ». Une piqûre, des analyses, c’est un pas de franchi. Vous faisiez l’amour, souvent. Partout. Tout le temps. C’est ce que fait un jeune couple, non ? Tu te souviens de quelques fois en particulier. Brrrr.

Entre le boulot, les sorties, les potes, le couple, tu étais fatiguée. Pas grave, les cernes, j’arriverai un peu en retard au boulot, voilà tout. Un soir, tu sors boire des coups avec un ami. Il découvre la ville avec toi, vous parlez beaucoup, de voyages et d’avenir surtout. Toi, ton avenir, il est un peu loin encore. Carpe Diem, n’est-ce pas ? Ton boulot tu l’aimes, mais tu sais, avec ce qu’ils me payent, je vais pas non plus reconduire, je crois. Et puis, le monde est vaste. Tu te vois bien monter une franchise au Canada. Ou éleveuse de papillons au Guatemala. On t’a dit que la Nouvelle-Zélande, c’était super. Ou rester en France, développer un monde engagé et engageant, ton monde quoi. Vous êtes rentrés, au chaud, regarder la dernière série en vogue. Le lendemain, malgré le brouillard, tu as accompagné ton ami jusqu’au point de rendez-vous pour qu’il reparte chez lui. Au moment des adieux, tu repères une pharmacie.

Jusqu’alors, tu avais fait mine de ne pas y penser, mais enfin voyons, tant qu’on y est, passons-y. J’imagine toujours les pharmacies comme dans les romans d’aventure, où on entre en faisant un bruit de clochette suspendue dans l’intervalle de la porte. Où le marchand de potion se dresse de dessous du comptoir, ou de l’arrière boutique, ou de l’échelle géante qui l’aide à ranger les fioles en haut d’étagère… « c’est pour quoiiiiiiii ? ». Mais en fait, les pharmacies, c’est blanc et aseptisé, avec plus de produits pour la beauté. Peut-être que c’est une maladie, être moche, peut-être.

Elles n’ont pas une régularité absolue, tes règles, mais là, quand même, ça fait un bail. C’est peut-être rien on le sait, c’est sûrement rien d’ailleurs, ah ah. Alors, tu ne fais pas semblant de chercher de la crème hypoallergénique pour fesses de bébé. Tu vas à la caisse, et tu demandes d’une voix sûre un test. De grossesse. Droit dans les yeux, sans faiblir. Ce n’est pas la première fois que tu en achètes, ça t’est déjà arrivé : du stress, une mauvaise alimentation, ton corps qui te fait passer des messages cryptés… Pourquoi ce serait différent cette fois ? Surtout, tu es rassurée, tu te protèges, pas de raison, donc. Tu t’es toujours refusé à avoir un sentiment honteux à la pharmacie. Sans un mot, la pharmacienne te donne l’objet. Et t’explique gentiment : « par contre, on ne prend la carte qu’à partir de dix euros ». Oh loi de la consommation. Heureusement, tu es moche, alors, tu vas rôder dans les rayons beauté, à la recherche du produit miracle qui te fera gagner en pauvreté. Tu trouves, tu règles.

Tu penses à Juno, qui boit des litres de jus d’orange. Tu penses à la pharmacienne, qui t’a précisé que juste après le lever, la première urine, c’est le plus fiable. Le plus fiable de quoi. Tu viens de relire quatre fois le règlement intérieur. Le bâton, 1 pour non, 2 pour oui. C’est Fort Boyard. Tu penses à Passe-Partout, tu souris. Tu regardes ton bâton, tes bâtons. Tu le secoues, de l’urine partout. Tu pestes. C’est quoi déjà le nombre de bâtons ? Tu rigoles, tu regardes le livret de règles.

Il est grand, finalement ton appart. Surtout le plafond, super haut vu d’ici. Et maintenant ? Bah, maintenant… Tu contactes les amis fidèles, tu ne sais pas ce que tu dois ressentir, comment tu pourrais. Tu cries en dedans, tu ris en dehors, alors, qui croire ? Tu ne le sais pas encore, mais déjà tes hormones ont décidé de jouer contre toi. Dans dix minutes, petite fille, tu seras en larmes dans ton oreiller. Mais avant, décide-toi.

OK, dans l’ordre, on fait quoi ? Je décide ou je laisse les autres décider ? Ou alors, je sais. Oui déjà je sais. Qui va me valider mon choix, me conforter ? Est-ce qu’il faut que je demande ? Est-ce que je peux faire ça toute seule ? Je vais m’effondrer non ? Non, pas question. Pas m’effondrer, c’est rien, c’était pas prévu, c’est tout. Ça va être facile, discret, rapide. Et toi, ça va ? Non, ça va pas, je veux me rendormir. D’ailleurs, je rêve là, non ? Comment c’est possible ? J’ironise ou je me confie ? Je fais, quoi bordel putain de merde qu’est-ce qui s’est passé ?

Hier. Hier. Hier. Je buvais un verre avec Lucas hier.

Il a tout mal pris. Il a pris ça comme une marque de confiance. Il m’a remerciée putain, remerciée de lui dire, de partager ça avec lui. Moi je voulais qu’il prenne ça, qu’il le garde, c’est à moitié à lui, j’en veux pas, merci. Décide, toi, décide de quoi en faire, je m’en décharge, mon corps, mon âme, mes hormones, on est d’accord pour te le laisser, tiens.

C’est là que tu t’es rendu compte. Ils ne peuvent pas comprendre. Il ne peut pas comprendre. Il n’essayera pas. Eux non plus. Si chaque histoire se ressemble, c’est terriblement égoïste et intrinsèque. Ce n’est plus une histoire que tu as entendue, plus la fille de la voisine engrossée par accident, c’est ton ventre, à toi, là, le tiens.

La décision, tu l’as toujours prise, c’est le reste. Tu as été soulagée qu’il soit d’accord, et au fond, tu savais la suite. Ça crée des liens bullshit. Richard, en blouse blanche, t’a demandé combien tu avais déjà eu d’enfants avant. Tu as pensé aux Barbapapas. Tu as répondu aucun. Tu as pensé : j’ai pas un dossier ? Pourquoi je dois parler, c’est pas déjà fini ? Il t’a expliqué : délai, réflexion, prise de sang, médicamenteux, médicamenteux sang partout fausse couche crampes. Mais attention, ça ne serait pas plus douloureux que des règles classiques, hein, faut pas croire. Des règles ? Quelles règles. Tu penses que c’est un faible prix à payer. Un prix ? Qu’on gagne ou qu’on perd ?

La dame en blanc te demande avec insistance la date de conception. Tu la regardes d’un air hébété. La date ? Elle répète plus fort. Tu regardes, sa blouse est devenue transparente, le mur est derrière. OUI LA DATE vous avez bien une date de début non ?? Quand est-ce que vous êtes tombée enceinte ?? Tu n’es pas tombée enceinte. Tu as été mordue, contaminée, tu sers d’œuf d’incubation à un alien. Tomber enceinte, c’est comme faire exprès, non ? Tu bredouilles. BON Madame, votre bébé, là, quand est-ce que vous allez l’avoir ? C’est prévu pour quand ? Et bien vous enlevez neuf mois, et ça fait la date de conception. Tu dis au pif : septembre. Ah mais c’est pas possible ça, Madame, septembre c’est le mois dernier, ça fait pas assez ! Tu te tais. Tu ne dis plus rien. Tu espères qu’elle va s’arrêter. Tu vas donner un peu de ton sang.

Richard est content, les résultats sont bons. Bons de quoi ? Il te montre sur l’échographie. Il te demande combien d’enfants tu as eu avant. Tu ne dis rien. Vous avez le droit de changer d’avis vous savez, surtout que… Surtout que qui ? Il pointe son doigt sur la machine. Comment ils voient quoi que ce soit ? On peut critiquer les voyantes et le marc de café. J’ai bu un thé, dans ma tasse, les feuilles disaient : vous voyez là, on voit deux œufs. Nouveau scénario !! Deux créatures reptiliennes jaillissent de son thorax, que va faire Ripley ? Même là tu ris. Rouge.

Ce n’est pas à moi que ça arrive pas vraiment. C’est comme moi, mais… Il faudrait que tu en parles. Les pilules blanches posées sur la table de nuit. La puissance du médicamenteux. Un peu plus douloureux hein. Ma maman m’a prêté une culotte de grand-mère. Qu’elle ne sera pas. Une culotte de presque grand-mère. Quel que soit mon choix, elle approuve. Et si j’ai besoin d’aide pour garder l’enfant, elle sera là. Et je suis dans une culotte de maman. L’appréhension arrive. Et si ça marche pas, hein ? À quoi ça va ressembler alors ? L’appréhension est vite tuée. Par les crampes, la fatigue, le sang. Ça use, le sang. La culotte, elle était blanche.

Lui, il ne comprend toujours pas. Il est gêné d’être là. Il se sent obligé, comme presque responsable. Il préférerait aller boire un verre en weekend avec les copains. Et puis il a de la route à faire pour rentrer. Toi tu vois bien, mais tu ne veux rien voir. Ça va passer, alors, pars, je suis forte, il paraît. Et il part.

En fait, non. Mais y a pire dans la vie, non ? Et puis, faut pas déconner, tu as choisis ça. Si tu ne voulais vraiment pas, tu aurais. Et puis tu aurais. Et tu aurais aussi. Voilà. Tu ferais mieux d’écouter, ils n’ont jamais dû avorter, eux. Ils savent. Tu ne veux jamais faire comme les autres. C’est que tu dois aimer ça, quelque part.

Tu aimes tellement ça que tu comptes, tu recomptes les probabilités. Tu recouches aussi, mais c’est toi qui est tendue. Et seule aussi. Ça se fait à deux, pourtant, un enfant. Mais toi tu n’as pas fait d’enfant. D’ailleurs, tu n’auras jamais plus de premier enfant.

Maryon

 

2018-06-10T20:13:58+00:00

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