Le terme de ma grossesse est dépassé depuis cinq jours et je n’ai toujours aucune contraction. Pourtant, je vais accoucher aujourd’hui car, « plus on attend, plus les risques de complications pour le fœtus augmentent », m’a-t-on dit à l’hôpital. Fin de la trêve, expulsion programmée par césarienne. Du coup je me demande si l’on peut véritablement parler d’accouchement dans le cas d’une césarienne… Je vis mal le fait de subir une intervention chirurgicale en guise d’accouchement et quand, enfin, je le formule à voix haute, je craque : « On va m’opérer de mon bébé ! » Formulation violente pour dire ma frustration de ne pouvoir être actrice de la naissance de ma fille, ma frustration à l’idée de ne pas participer à mon propre accouchement. Je pars à la maternité avec mon conjoint, en faisant le deuil de l’accouchement par voie basse que j’avais imaginé. Très vite, on m’emmène au bloc où, comme souvent, le futur papa n’est pas admis. Je crie, je pleure « Laissez-moi mon bébé, on va bien ! Elle naîtra peut-être demain… » Calmant, rachianesthésie, sonde urinaire et puis on m’attache les chevilles et les bras, façon crucifixion. Tout est prêt, ma fille peut naître même si elle ne s’en doute pas. En moins de dix minutes elle est là, juste au dessus de ma tête, tenue à l’horizontale par la sage-femme. Comme je suis toujours entravée, elle approche ma fille de ma bouche pour que je l’embrasse puis me dit qu’il fait trop froid au bloc, qu’elle l’emmène découvrir son papa. Il me confiera plus tard que ces moments en tête à tête avec sa fille, en peau à peau, ont été merveilleux, l’ont intronisé père. Mais moi, je n’ai même pas eu le temps de la détailler, de vérifier qu’elle a tout ce qu’il faut. Frustration encore. Je la rejoindrai après deux heures passées en salle de réveil. Émotion, joie, bonheur. Bon, ok, j’ai mal au ventre quand même. Mais je complexe : je m’étais préparée aux fameuses douleurs de l’enfantement or la trahison de mon corps fait que je ne souffre « que » d’un mal post-opératoire. J’ai un peu honte de galérer à m’asseoir dans mon lit, à la prendre dans son berceau pour lui donner le sein. Et puis je ne suis pas libre de mes mouvements, entre la perfusion et la sonde, alors je ne peux ni la changer, ni la baigner. C’est dur d’être incapable de s’occuper de son enfant, d’être spectatrice à nouveau. Frustration toujours. Et puis on me parle de ma cicatrice. Je n’ai pas encore osé la regarder celle-là et je ne suis pas pressée d’y toucher : j’ai peur que ça craque, peur de souffrir. Mais, quand je l’effleure, surprise !, je n’ai pas mal, je ne sens rien. Mais rien du tout. Pas même la fraicheur de mes doigts sur mon ventre, qui semble être fait de carton. Ma main sent qu’elle touche mon ventre mais mon ventre ne sent pas ma main. Comme si je touchais quelqu’un d’autre. C’est perturbant. On m’explique que l’incision a sectionné un nerf mais que les sensations reviendront. Effectivement, c’est revenu mais ça a été long. J’ai passé quinze mois avec un ventre étranger, un ventre mort. Quinze mois à nier cette partie de moi, qui me ramenait à ce jour où je n’avais pas été capable d’accomplir ce que les femmes font depuis toujours.

Alors oui, ma césarienne a laissé des cicatrices psychiques et physiques. Plus de cinq ans après, je n’emploie toujours pas le terme « accouchement » pour parler de la naissance de ma fille. J’ai été enceinte et puis j’ai eu mon enfant dans les bras. Il nous a manqué le passage. Malgré tout, aujourd’hui, quand je regarde la marque en forme de croissant de lune à l’horizontale au bas de mon ventre, j’y vois l’idée d’un sourire.

Blanche W.

 

Illustration par Malice Ratio
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