POUR UNE CAPOTE QUI CRAQUE

////POUR UNE CAPOTE QUI CRAQUE

POUR UNE CAPOTE QUI CRAQUE

17 ans, classe de terminale, mois de septembre. J’étais allée voir l’infirmière de l’école. Je ne prenais pas encore la pilule et la capote avait craqué.

Le test est revenu. Positif.

Le droit à disposer de son corps commence là aussi. Dans le choix.

Le choix, justement, là je ne l’ai pas eu. L’infirmière a informé mes parents. Elle aurait pu m’orienter vers le Planning Familial, qui m’aurait anonymement accompagnée. Que je sois majeure ou mineure. Ça n’a pas été le cas.

Mon ventre apparemment ne m’appartenait pas.

Je ne me souviens plus très bien de la réaction de mes parents. Je sais qu’on est allées faire une prise de sang. Avec ma mère. Et pas dans le laboratoire d’analyses dans lequel nous allions habituellement. Vous comprenez, les gens auraient pu parler. La prise de sang a rendu le même diagnostic. J’étais enceinte. De combien de semaines, je ne sais plus. Pas depuis très longtemps en tout cas.

On a pris rendez-vous pour une échographie. Mais surtout pas dans l’hôpital où travaillait mon père. Vous comprenez, ça aurait pu se savoir.

Là encore, je n’ai pas eu le choix. Le gynécologue m’a directement montré l’image en me disant : « Vous voyez cette tache, là, c’est votre bébé. »
Vous concevez la violence de ces quelques mots ? Elle est inimaginable.
Lui dans sa tête, il ne s’était sûrement pas posé la question. Il était sans doute évident pour lui que j’allais le garder. Jamais il ne m’a posé la question. À aucun moment il ne m’a demandé si je souhaitais ou non voir les images.

Encore une fois, mon ventre apparemment ne m’appartenait pas.

Ensuite on est allé-e-s voir notre médecin de famille. Ou peut-être que c’était avant. Je ne sais plus. Toute cette période, du premier test positif à l’avortement, flotte dans une espèce de brume opaque. Avec quelques trouées que je garde ancrées au plus profond de ma chair, de mon esprit.

Mon médecin, c’est elle, la première et la seule qui m’ait demandé ce que je voulais faire. Le garder ou non. Pour la première fois, moi, la première concernée, on me posait cette question pourtant fondamentale.

Mais je ne savais pas quoi répondre. J’ai tourné et retourné cette question dans ma tête. Alors, j’ai juste dit : « Je ne sais pas. » Et j’ai vu la tête de ma mère, assise à côté de moi. Alors, vite, très vite, pour effacer ce mélange de stupeur, de colère aussi peut-être, du visage de ma mère, j’ai dit : « Non, non. Je ne le garde pas. »

La vérité, c’est que mon bébé je lui parlais déjà depuis plusieurs semaines. De longues conversations. Je lui expliquais que je l’aimais mais qu’il n’était pas fait pour naître maintenant. Je lui disais aussi que j’avais des choses à faire, ma vie à vivre un peu, grandir, avant qu’il puisse arriver. Mauvais timing en quelque sorte. Et puis, surtout et parce que je l’aimais, je lui disais que je ne pouvais pas lui offrir la vie que je voulais pour lui, pour nous. Et enfin que j’étais désolée, que je m’excusais, que lui et moi, pour le moment ça n’allait pas le faire. Ça n’était pas possible. Et qu’on allait arrêter là.

Arrêter là, ça a été une IVG médicamenteuse.

On entre le matin, à midi on est sortie. J’ai vu une assistante sociale, qui m’a demandé si ça allait. Bêtement, pour ne pas déranger, j’ai juste dit : « Oui, oui. Ça va. » Alors que j’étais terrorisée.

C’est ma mère, je crois, qui m’a accompagnée. Mon copain est passé, juste passé. Oui parce que ce bébé, ce n’était pas l’immaculée conception qui l’avait amené là ! Ça faisait un an qu’on était ensemble. Mais dans mes souvenirs il aurait très bien pu ne pas avoir existé du tout. Il m’avait juste dit : « Quel que soit ton choix, je te soutiendrai. » Ça s’était arrêté là.

À midi mon père est venu. Je suis repartie avec lui à la maison. L’œuf n’était pas encore expulsé. Le fœtus a fini dans les toilettes. J’ai tiré la chasse d’eau.

Je crois que tout le monde s’est empressé de faire comme si la page était tournée.

Pour moi elle ne l’était pas.

Tous les mois de juin, pendant des années, j’ai compté les anniversaires que mon bébé n’aurait jamais. Je me suis arrêtée à 9 ans. Tous les ans, je  pensais à la vie que j’aurais eue si je ne m’étais pas fait avorter. Mais surtout en me disant que je referais ce choix. Que je ne le regrettais pas.

J’en ai reparlé six ans après, lorsque mon copain et moi on a rompu.  Il m’a avoué que si je l’avais gardé, il serait parti. On est courageux quand on a 20 ans !!!

J’en ai reparlé 11 ans après, avec ma mère. Elle n’a jamais compris le traumatisme que cela avait pu être. De n’avoir jamais eu la parole. D’avoir été traitée comme une pauvre petite chose complètement irresponsable. Dépossédée d’elle-même. Un honteux secret qu’il faut surtout taire. Je lui ai reparlé de ce soir-là, chez le médecin. Et de sa tête. Gravée aussi profondément dans ma mémoire. Elle n’a pas compris. Pour elle je devais déjà m’estimer heureuse d’avoir eu mes parents avec moi. Elle, à son époque, n’aurait pas eu cette chance-là.

 

Ambre

 

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Illustration par Nadia von Foutre

2016-03-25T22:19:01+00:00

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