POUR VIVRE

POUR VIVRE

Pour vivre, j’ai besoin de respirer, et c’est ce que je fais en permanence sans m’en rendre compte. C’est l’évidence même et il n’y a que quand je suis enrhumée (je hais les rhumes) ou que je m’essaye à la méditation (j’aime bien, et j’aime bien l’idée d’aimer bien) que j’en prends conscience, momentanément. Il y a de l’air, un air d’ailleurs pas toujours très propre, pas toujours très sain, qui rentre à l’intérieur de moi, j’en tire quelque chose et il ressort. Et ainsi de suite.

Rien de plus simple que ce va-et-vient entre l’extérieur et l’intérieur, rien de plus utile, rien de plus naturel (si ce mot a une quelconque signification). Nous échangeons, moi et mon corps, quelque chose avec le monde pour me maintenir en état d’y participer. Je n’y pense pas, je le fais parce qu’il le faut, parce que si je ne le faisais pas, je ressentirais un terrible inconfort et je mourrais.

Et en même temps, ce n’est qu’un préalable à dépasser. C’est fascinant parce qu’indispensable et il convient de s’en préoccuper ne serait-ce que pour s’émerveiller devant cette force de vie que j’ai vraisemblablement en moi, ou pour prévenir d’éventuelles difficultés qui seraient liées à cet aspect de mon fonctionnement, ou pour en avoir une expérience différente. Néanmoins, je ne donne pas plus de place que celle qu’il y a dans mes poumons à l’air que je respire. Je la garde pour tout le reste et c’est tant mieux.

Pour vivre, j’ai aussi besoin de manger. Là aussi, il y a va-et-vient entre dedans et dehors ; là aussi, il y a un espace dédié à cette activité dans mon anatomie ; et, là aussi, il devrait y avoir évidence. Ce n’est absolument pas le cas, en ce qui me concerne.

Pourquoi est-ce que ce qui devrait traduire une simple nécessité vitale est devenu pour moi une raison de vouloir mourir ?

Je suis nostalgique du temps où je mangeais sans y penser, parce que j’en avais tout simplement envie et besoin, même si je peine à m’en souvenir. Il faut dire que cela n’a pas duré longtemps. Mon inquiétude a pris des proportions qui dépassent de loin celles des quelques tailles de pantalon ou de soutien-gorges entre lesquelles j’oscille depuis son apparition, et assez vite. Sur le plan nutritionnel, je suis comme tout le monde : gavée de conseils multiples et contradictoires, fondés pour une partie d’entre eux probablement, reste à savoir laquelle. Y a-t-il vraiment une recette pour s’alimenter ? « Un peu de tout, mais pas trop, et ceci à volonté, et cela jamais après 17h, non pas ensemble ! Sinon on gonfle, et léger le soir hein, complet, pas en dehors des repas mais je t’ai dit entre trois et cinq repas par jour, et surtout pas de… Enfin c’est une question de bon sens de toute façon, mais tiens, j’ai un livre super qui établit un programme en 17 étapes ! » De ce que j’ai comme expérience et de ce que je vois autour de moi, j’en suis venue à la conclusion que le meilleur régime est celui qui permet de profiter de ce que l’on mange pendant qu’on le mange, et de la vie le reste du temps (c’est-à-dire la plupart du temps).

Ce n’est pas celui que j’ai suivi. J’ai grossi, puis j’ai perdu, par là j’ai cru avoir gagné ; en fait c’est moi que j’ai perdu. J’ai voulu être belle et pour cela disparaître. Finalement, je n’ai pensé qu’à ça. On nous exhorte, à raison certes, à avoir une certaine activité physique, mais lorsque toute mon activité, psychique pour le coup, n’a plus servi qu’à enrober un corps déformé par mes compulsions autant que par mon regard, je ne crois pas avoir été en meilleure santé, même si j’allais courir plusieurs fois par semaines, avec en tête les yeux des passants sur ma chair qui s’agite.

Ce que je ne comprends pas, c’est comment il m’a pu être permis de cultiver un tel dégoût de moi-même, d’approvisionner une haine du surpoids incroyablement scandaleuse sous couvert de rires que d’aucuns diraient gras, et de perdre toute confiance en la capacité d’autrui à m’aimer pour ce que je suis indépendamment du chiffre qui s’affiche sur le pèse-personne du médecin ou du nombre de mes mentons lorsque je baisse les yeux. Et pourquoi baisser les yeux ? En vérité, je crois que le seul poids en trop que j’ai pris, c’est celui des remarques anodines et des standards harcelant, des compliments parfois plus déplacés que les insultes et des reflets mis en balance avec les écrans. C’est peut-être de tout cela, plus que du contenu de mon estomac, que j’essaye de me débarrasser lorsque je me force, ou me faiblesse ? À vomir.

Aujourd’hui, quand je n’en veux pas à la Terre entière, je m’en veux surtout à moi-même. Et si je crois beaucoup à l’improductivité d’une certaine forme de colère et de culpabilité, je crois également au caractère moteur de celles que l’on parvient à transformer. C’est là une énergie à brûler sans notion de performance ou de fonte, mais dans une idée d’augmentation. Être quelque chose de plus que ce que l’on a été et enfin prendre de la place, c’est terrifiant, mais c’est ce qui donne du goût et de la texture à l’existence.

En me servant d’une telle matière première, j’aimerais arriver à me dire que ce qui est beau chez moi, ce n’est ni mon volume, ni ma taille, ni la forme qu’ont les différentes parties visibles de moi. Ce sont mes failles et mes cicatrices que je tente de sublimer, à commencer (et même à finir, je l’espère) par mon sourire. J’aimerais cesser de ressentir ce mélange d’envie, de colère et de tristesse à chaque fois que je vois une femme plus mince que moi et que j’en oublie qu’elle aussi est autre chose que son enveloppe corporelle, aussi socialement désirable soit-elle. J’aimerais donner un sens à cette souffrance absurde qui me détourne de tout ce qui fait de moi celle que je suis et m’en servir pour, au contraire, comprendre ce qui se cache sous mes peurs irrationnelles et mes regrettables obsessions, qu’elle ait au moins cette valeur informative.

Le rond trop rond que forme ma peau tendue n’est pas le cercle vicieux dont je dois me sortir. C’est un défi de trouver un autre chemin à suivre que celui qui passe par ma trachée, mon estomac et mes intestins. Il a beau être un labyrinthe où je ne me retrouve pas, ce réseau d’organes a l’avantage de tenir tout seul et de me protéger. Le sens que je donne à tout cela m’appartient, mais ce que je considère comme essentiel est aussi le sens dans lequel je voudrais que l’on aille ensemble. Car je crois qu’à parts égales avec ce que crée chaque personne pour faire face à l’insécurité qu’elle ressent, il y a ce qui lui est proposé collectivement comme remède ou comme point de fixation.

Ce qui compte vraiment ne se compte pas, car quand on aime on ne compte pas.

À table, et je n’oublie pas de respirer, ni d’oublier que je le fais.

R.

Illustration par ZooChora
@zoochora

2018-06-16T12:08:13+00:00

Laisser un commentaire

Accessibilité