MOI, S., 7 ANS, PRÉSUMÉE TERRORISTE

////MOI, S., 7 ANS, PRÉSUMÉE TERRORISTE

MOI, S., 7 ANS, PRÉSUMÉE TERRORISTE

Le vol avait été long mais l’équipage de bord avait fait de son mieux pour me divertir : j’ai visité le cockpit, apporté les sodas et aidé les hôtesses à servir le repas du soir en portant les plateaux vers les passagers ; j’ai dû caler une sieste quelque part avec Rüdolf, mon doudou et j’ai aidé avec le petit dej, veillé, atterri et débarqué. L’hôtesse en chef était responsable de moi, à partir du moment où un parent signe un carton à l’aéroport de départ au moment où l’autre parent signe le même carton, à destination. Comme pour un recommandé, mais avec enfant à charge.

Au poste de la police des frontières, elle a continué sa route sans moi : il y a un problème avec mon passeport ou mon identité. L’agent alterne des conversations sur son téléphone de bureau et sur une radio portable. Un homme en costard arrive, accompagné de quatre militaires, armés de fusils automatiques. On m’arrache mon doudou et mon bagage à main. Tout autour de nous, les gens étaient dirigés vers les sorties.

Heureusement, ils ne m’ont pas passé de menottes. Je ne sais même pas si j’ai été ordonnée de les suivre, je pense avoir instinctivement suivi mon doudou et fus escortée sans un mot ou geste à travers plusieurs halls et couloirs interminables qui se vidaient au fur et à mesure de notre avancée. Je sanglote et je suce mon pouce, suivant toujours mon doudou. Jusqu’au croisement, là un doigt pointe le couloir opposé à mon doudou et mes bagages, vers la porte ouverte d’un bureau. Ils pointent la chaise, je monte dessus et j’attends en pleurant.

La porte est entre ouverte, deux militaires sont restés dehors, la radio grésille. L’homme en costard revient avec une femme : mon interprète, la première personne que je peux comprendre depuis la police des frontières. Elle me dit qu’il y a des doutes sur mon identité, personne pour venir me chercher / signer le papier du recommandé, et, plus inquiétant, des images suspectes dans mes bagages. L’homme en costard a des questions à me poser, elle va faciliter la communication, mais avant de commencer, elle me demande de consentir au bris du verrou de ma valise pour procéder à une fouille. On sort du bureau et on suit le couloir opposé, la radio grésille encore, l’homme en costard parle en borborygmes nerveux à la femme qui me traduit qu’ils vont peut-être devoir détruire mon doudou car il est dangereux.

Je suis en pleurs, je prie, supplie, mendie qu’on me le rende. Seule au monde, ils vont tuer mon dernier ami. J’ai besoin qu’on me le rende, qu’on me rassure. Mais non, là tout de suite, il faut fouiller ma valise, pour prouver que je n’ai vraiment rien à cacher. Il y a mes petites culottes, mes chaussettes à froufrous, un t-shirt de Saint-Vincent et les Grenadines et mes crayons de couleur Bossu de Notre-Dame reçus pour Noël.

Ils continuent les questions : qui m’a amenée à l’aéroport ? Où est-ce que je vais à l’école ? Qui est censé venir me chercher ? Je sanglote et plaide encore une fois pour mon doudou. Rüdi, mon ami de longue date et partenaire de nombreux précédents trajets en avion est un renne avec une boîte à musique dans le crâne. Boîte à musique que les autorités pensaient être un explosif non-détonné et moi l’agneau sacrificiel d’un attentat qui se serait mal / pas déroulé.

Je ne l’ai peut-être pas dit plus haut, mais je suis de peau métissée. C’est ce qui a dû leur faire peur. Un enfant brun, un passeport non-EU périmé, pas de billet de retour, pas de famille à l’arrivée et un renne qui en a trop dans le crâne. J’ai pu le récupérer après une éternité de séparation (et sûrement assez de tests pour le rendre radioactif), PUISQU’IL NE CONTENAIT PAS DE BOMBE, plus précieuse de mes possessions, peluche à trous qui s’empressa d’absorber mes pleurs.

Pendant qu’un agent rafistole ma valise à coup de gros scotch jaune à l’effigie du jet dans lequel mon épopée a commencée il y a 7700km, je comprends tout doucement que la foule de gens que j’avais vu se diriger vers les sorties a été évacuée à cause de moi..

Une fois l’absence d’explosifs confirmée, je ne suis plus une menace inconnue mais une passagère avec un passeport étranger délinquant, une migrante illégale. La femme interprète et l’homme en costard mènent la route vers le centre de détention d’immigrants. Il tire ma valise éventrée, elle me tient par la main et je sanglote dans mon doudou trempé. J’ai heureusement peu de souvenirs de cet endroit en particulier. Des énormes portes bleues, des bourdonnements de voix incompréhensibles et des murs fades. On arrive dans un dortoir, l’homme en costard reste dehors. Il y a une femme noire et ses trois enfants en bas âge, je crois qu’elle est en train de changer une couche. L’interprète m’indique de changer mes vêtements avant qu’on retourne au bureau pour parler. Je suis fatiguée, je n’ai envie de rien, elle doit m’aider avec mon pantalon et mon t-shirt.

Retour au bureau de l’homme en costard, il y a à boire et à grignoter sur la table, mais je n’ai pas faim. On me pose et traduit des milliers de questions pour tenter de confirmer qui je suis, d’où je viens et à qui me rendre.

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Tout ceci n’est que le dernier chapitre du divorce de mes parents, suivi d’une longue dispute sur le droit de garde qui fût accordé en intégralité à ma mère et mena à mon enlèvement par mon père, d’abord par les routes européennes puis par plusieurs vols internationaux, vers son pays d’origine. On a vu de la famille pendant un temps, mais il fallait rester mobiles. Je ne le savais pas, mais on était recherchés, par Interpol, par un détective privé engagé pour me retrouver et par les U.S Marshalls, à la demande du procureur de la République. Après avoir été trimballée par avion, bateau, train et bus à travers cinq ou six pays différents pendant six mois sans voir l’école, mon père se lassa de ma compagnie et des responsabilités indues à cette dernière et décida qu’il serait plus simple de me renvoyer de l’autre côté de l’Atlantique, seule, pour ne pas avoir à subir les conséquences de ses actions criminelles.
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Je sais à peine lire ou écrire, alors on fait des dessins de ma famille, de mon arbre généalogique, avec des prénoms, le nom de famille et de ville quand je les connais. Le passeport étranger précise bien que je suis née en France, mais sans ville ni département. Sur ce sujet, je pouvais à peu près les aider alors l’interprète a trouvé / fait venir un annuaire de mon département et on a commencé par chercher ma mère, mes oncles et tantes, sans grand succès. Ils ne s’appellent pas Durand ou Jeune, heureusement, mais elle a tout de même lu des centaines de noms et d’adresses afin d’essayer de trouver un contact. Elle dit le nom d’un village en R, ça me dit déjà quelque chose. On retrouve mes grands-parents et ma mère est venue me chercher.

Je n’ai pas fais grand chose d’autre que pleurer me cacher et dormir pendant les deux premiers mois qu’on a passés dans les montagnes. J’ai hiberné. J’avais peur tout le temps, de presque tout. Je refusais souvent de parler ou de manger. Puis il a fallu retourner à l’école, être à nouveau entourée d’enfants de mon âge, réapprendre à lire, écrire et conjuguer. Essayer d’apprendre à faire abstraction, essayer d’avoir des amis, d’exister malgré les cauchemars.

Je n’ai pas dit un mot de tout ceci à qui que ce soit, jusqu’au collège où mon secret fût propagé et amplifié par une personne malveillante. Alors, on m’a traitée de mytho, j’ai donné ma langue au chat et hiberné, trois mois cette fois- ci. Malgré l’échec scolaire et l’absence chronique, je n’ai pas redoublé. J’ai appris à souffrir en silence, ne trouvant pas les mots pour qu’on me comprenne ou me croie. Le poids de mon silence est moindre, comparé au regard d’un autre qui dénigre ou minimise mon histoire.

Depuis, j’en ai partagé des morceaux infimes avec des amis proches et mon infirmière psy, mais jamais mon arrivée. Je n’ai pas l’impression de trouver de soulagement à en parler. Il n’y a aucun sens à ce qui s’est passé. Il n’y a eu aucune justice, aucun « pardon », aucun « silver lining ».  Il n’y a aucun mot pour exprimer l’abandon, le dédain et le mépris avec lesquels j’ai été traitée durant ces jours de ma vie. Il n’y a rien, ni personne qui puisse panser ou éponger les répercussions de ma détention en tant que mineure, même si elle fût inférieure à 24h.

Vingt ans plus tard, je revis parfois des moments de ce jour le plus long. Les bons comme les mauvais. La vue du cockpit, les couloirs , la fouille de ma valise, les militaires armés, le scotch jaune, les portes bleues, la foule qui s’écarte, la poursuite du doudou, la radio qui grésille, les pleurs et toute la peur du monde.

Ce n’est plus quotidien, mais c’est toujours là, sous les couches et les strates de personnalité que j’ai construites pour tenter de ressembler à un humain. De là, en bas, le relief de cette histoire, ses contours, même flous et vagues, influencent encore mes doutes, mes peurs et ma confiance en moi. Et sûrement mes décisions.

J’ai le cœur en mille morceaux quand je pense aux milliers d’enfants qui se retrouvent sans gardiens ni repères, à la merci de textes qui ne sont pas écrits pour les protéger et d’institutions qui les traitent comme moins que rien. Ils auront à reconstruire certaines parties de leur être dont ils n’auraient jamais dû être privés si jeunes, écrasés, atrophiés par une cage. Et cela avant même de penser à la construction d’un futur, la concrétisation de choix et de conséquences ou de savoir les tables de multiplication.

Et sous les morceaux, un sentiment immonde et informe de rancœur, d’avoir vécu un traumatisme aussi inutile qu’évitable, mais surtout, qu’il existe quelque part un comité de gens en costard qui ont orchestré et dicté les mesures et protocoles qui transforment des innocents en victimes.

S.

Photographie de la peluche rennes Rüdi dont il est fait mention dans le texte, sur une couverture vert pâle.

Rüdi
Illustration par S.

2018-10-12T18:31:47+00:00

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