REGARDS

On les croit innocents. Ils se croient innocents. Un regard, qu’est-ce que c’est ? Inoffensif, en apparence. Des regards, on en croise tous les jours ; le doux des yeux bleus de ma boulangère, l’interrogateur de l’enfant qui dévisage mon septum percé, le fatigué de la grosse dame qui rentre enfin chez elle, le sympathique du mec qui tient la roulotte à pizzas en bas de mon RER. Celui de l’amoureux qui apaise ou celui de l’amant qui fait fondre.

Seulement non, ce n’est pas rien ; c’est expressif et puissant, un regard. Ça peut t’effrayer, te peiner, te mépriser, te toiser ou te cracher à la gueule. Ça peut te déshabiller intégralement quand tu portes pourtant des vêtements opaques ; tu n’es pourtant pas folle, tu as pris soin de vérifier avant de sortir. Ça peut insister, fixer, dominer, glacer, torturer, lacérer, blesser, enterrer. Ça a le pouvoir d’agir en silence, discrètement. Parce que c’est toi qui seras pointée du doigt si tu sautes à la gueule de tous les connards qui se retournent sans pudeur dans la rue pour bien reluquer le devant après s’être impunément enquis du derrière.

« C’est un compliment, faut se détendre… ».

Non, va te faire foutre. Quand tu m’interpelles avec autant de respect qu’en rappelant ton chien, ce n’est pas un compliment. Quand tu ralentis ta caisse pour me mater de haut en bas et lever un pouce satisfait avant de repartir, ce n’est pas un compliment. Quand tu me dévisages avec un sourire en coin qui traduit tes pensées, comme un prédateur qui salive devant sa proie, ce n’est pas un compliment. Oh, tu rectifieras, tu me parleras de « pulsions », tu penses que c’est naturel après tout, toi t’es un homme et les hommes c’est comme ça que ça marche. Tu refuses simplement de voir.

Écoute-moi quand je te dis qu’il est sale, ton regard inquisiteur. Qu’il me fait hésiter à mettre mon short quand il fait pourtant chaud. Qu’il me fait inutilement claquer des tunes en taxis juste parce que le RER du samedi soir merci bien. Qu’il me montre que je ne suis pas à ma place si je sors de celle que l’on m’a attribuée. Qu’il est collant et que si tu l’appuies en sus de ton vocabulaire dédaigneux, il me reste dessus longtemps après que tu l’as enfin détourné.

Entends-moi quand je te dis qu’il me renvoie à ma condition permanente de victime potentielle, et qu’il fait naître en moi la méfiance et la crainte tout le temps.

Regarde-moi et dis-moi que tu trouves acceptable de préparer sa défense avant même qu’il ne se passe quoi que ce soit, et ce à chaque minute de la journée, du moment où on réfléchit à sa tenue, en prenant en compte les paramètres météorologiques sans omettre ceux de l’heure et des quartiers fréquentés, à celui où l’on serre un poing plein de grosses bagouzes parce que le mec là-bas ne nous inspire pas confiance. Parce qu’il nous aura regardée avec une insistance qui inquiète sur la suite des événements. Parce qu’on ne sait jamais quel sera le prochain connard à venir faire un peu trop chier. Parce qu’on ne sait pas jusqu’où celui-là ira. Parce que quand ça arrive, il est très, très rare que qui que ce soit bouge le petit doigt et qu’on sait pertinemment qu’on va très probablement devoir affronter le cauchemar de hurler sans être entendue. Pire : de hurler sans être vue et de voir les regards se détourner. Ces mêmes regards qu’on dit innocents, sans jugement mais inexorablement fermés et à leur manière infiniment destructeurs.

Alors regarde-moi ; mais avec bienveillance, et au moment opportun.

 

Maëlle

http://maelleetdiction.blogspot.fr/

Lecture par Céline Le Coustumer

 

Illustration par Emilie Pinsan

2017-03-01T15:27:22+00:00

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