UN CORPS

UN CORPS

Mes pieds.

J’ai décidé de commencer par eux parce que j’en avais marre qu’on commence toujours les descriptions par la tête, le visage, les cheveux. C’est devenu la norme, et la norme, ça m’emmerde, ça me donne envie de lui chier dessus, et de la renverser. Alors voilà, je vais commencer par le bas de l’échelle, et remonter.

Et puis, mes pieds, ils m’aident à marcher, à avancer, alors, commencer par eux, c’est aussi un peu leur rendre hommage.

J’ai toujours entendu mon père dire que ma mère avait les plus beaux pieds du monde, et je me disais que, génétiquement, y’avait dû avoir un truc qui ferait que les miens aussi seraient les plus beaux pieds du monde. Mais bon.

Je chausse du 38, je crois que c’est plutôt banal, comme taille. Enfin, je dis du 38, mais l’idéal, c’est le 37,5, si les chaussures ne sont pas trop étroites.

Tu vois, ils sont difformes mes pieds. Y’a un os qui pousse en travers et qui continue, alors que ça fait bien longtemps que ma croissance est terminée. Mais bon, en bonne pétasse, je rachète un paquet de paires de pompes chaque année, et ça fait l’affaire. Mais parfois, j’essaye des paires des années d’avant, et ça rentre plus. Preuve que ça pousse, sans que je fasse gaffe.

Mes mollets.

Avant, à l’époque lointaine où j’étais sportive, ils étaient plus musclés, plus fermes, je crois.

J’essaye de m’épiler, mais parfois j’ai la flemme, et ça fait mal, alors je rase et ça repousse dru. Pas super sex, mais bon, c’est comme le reste, à prendre ou à laisser. En général, j’ai cette honte qui fait qu’avant de baiser, je préfère prévenir la personne si je suis mal épilée/rasée, histoire de pas revivre cette fois où une meuf m’a envoyé chier en me caressant les jambes, me disant que baiser avec une nana qui avait des poils de mecs, c’était pas possible pour elle. Quelle conne quand j’y repense. Mais sur le moment, j’avais juste eu honte. Je m’étais même excusée de pas avoir pris le temps de me dépoiler. Maintenant, j’ai simplement honte de m’être excusée, et je me dis que j’aurais dû l’envoyer chier, lui dire d’aller brouter de la chatte parfaitement épilée par Yves Rocher, et revenir quand elle aurait compris que l’intensité d’une baise se joue pas à la longueur de tes poils de jambes.

Si tu regardes de très près, tu verras une belle cicatrice à l’arrière de mon mollet droit. Mon moyen frère, un énième jour de travaux dans la maison familiale, avait eu la bonne idée de laisser trainer un décapeur thermique brûlant sur les marches de l’entrée. En bonne enfante bien vivante et assoiffée, alors que je me précipitais vers la cuisine après une partie de construction de cabane dans le sapin abattu quelques temps après par mon paternel, j’avais trouvé le moyen de me brûler le mollet dessus. Je crois que j’avais pas crié, juste longuement chialé en maudissant cet (in)con(scient) de frère qui n’avait pas su penser à moi et me protéger. Je devais apprendre plus tard que ça deviendrait une norme, chez lui. De me détruire inconsciemment, physiquement et mentalement. Mais à l’époque, je ne captais encore trop rien.

Mes genoux.

Bah je les aime pas. Je les trouve même un peu difformes.

J’ai longtemps été dispensée de sport, j’avais une sorte de malformation, j’ai jamais trop bien compris quoi, une histoire de sous-couche liquide qui doit partir avant 10 ans et qui n’a jamais foutu le camp chez moi. Bref, j’avais souvent mal, surtout au genou droit. Je ne le sens plus maintenant, et je me demande parfois si cette particule étrange a foutu le camp, ou si je m’y suis simplement habituée. On arrive à cohabiter désormais, mais bon, c’est pas non plus le fol amour.

Mes cuisses.

Mon complexe principal, c’est mes cuisses. Je les trouve grosses, un peu difformes, pleines de vergetures, avec de la cellulite. Beaucoup me disent que j’ai une vision déformée de la réalité, alors je ne sais plus trop quoi penser. Mais bon, en vrai, elles m’emmerdent. Je les rêve fines et musclées, sveltes et bronzées. On peut rêver. Les produits anti-cellulite, les crèmes raffermissantes, les gels amincissants, je les ai tous testés, ou presque. Je n’ai jamais vu la couleur du miracle qu’ils vantent tous.

Quand j’étais petite, ado même, et que j’allais passer mes vacances chez des amiEs proches de la famille, Ninou, l’amie de ma mère, me surnommait, durant tout l’été, et ce sur bien 7-8 ans, « cuisses de grenouille », ou « cuisses de mouches », selon son humeur. Ça m’exaspérait sur le moment, mais je donnerai cher pour qu’en me revoyant, ces termes lui reviennent en mémoire, et que je me retrouve à nouveau dans cette peau d’adolescente maigrichonne qui peine difficilement à atteindre les 40 kilogs pour son mètre soixante-cinq.

Maintenant, je ne porte quasiment que des robes, et parfois des shorts. Ca permet de dissimuler ce qui me fait honte, quand la mode est aux pantalons ultra-serrés desquels ressort la moindre trace de graisse.

Je les épile mes cuisses uniquement en été, parce que les poils y sont parsemés et assez clairs, et que c’est franchement douloureux.

Me caresser l’intérieur des cuisses, c’est s’exposer à un désir violent, soudain, et quasi-incontrôlable. J’aime aussi qu’on les saisisse, qu’on les serre, qu’on se tienne à elles quand on me baise. Un truc un peu animal, parfois brutal.

Mes fesses.

Mes fesses, je sais pas quoi en dire. Là, ça me rappelle juste qu’elles valent 150 euros. L’heure. Pour les exposer sous toutes les coutures, me cambrer, me déformer, les arrondir, les caresser, les dénuder, tout ça sous l’oeil pervers dissimulé par un égo pseudo-artistique d’HétérosCis en mal de cul.

Je crois que c’est juste un atout, dans mon corps, même si, à moi, elles ne plaisent pas vraiment. Au moins, elles ne tombent pas encore trop. Et puis, dissimulées sous de beaux vêtements, elles sont carrément baisables. On ne demande rien de plus à un cul, nan ?

Ma chatte.

Je crois que c’est la partie la plus longue de mon histoire de corps.

Je la découvre chaque jour.

Depuis peu, je l’épile quasi -intégralement. Juste le ticket de métro réglementaire. Au début, je faisais ça en institut esthétique, et puis, je n’ai plus eu la thune, le temps, le courage, et je me suis lancée dans l’épilation à la cire dans mon salon. En général, je fais ça devant une émission télé à la con, histoire de passer le temps et me changer les idées. Une fois par semaine. Être nickelle. Une bonne heure à chaque fois. Mais après, je me sens bien. Et j’aime la sensation de la pisse qui coule sans obstacle pilositaire, des doigts qui s’enfouissent « proprement » en moi, de ma main lorsque je me lave, de la nudité
extrême qui s’en dégage, qui m’expose et me protège à la fois. Je la montre, donc elle existe, vraiment, entièrement. Le seul truc chiant, c’est qu’elle ne s’habitue pas vraiment à cette épilation, et que les poils incarnés se font de plus en plus fréquents et douloureux.

Ma chatte, elle a été violentée, violée, y’a sept ans. Par un mec, J., avec qui j’ai été en couple à peine trois mois. Mon premier et seul mec-cis, mon dépuceleur. Je pourrais m’étendre là-dessus, mais j’ai jamais réussi à trouver les mots. Après ça, ma chatte a passé un an et demi sans autre contact que celui de mes réconfortantes culottes en coton et de ma main pleine d’eau et de savon la nettoyant une fois par jour. Rien. C’était bien, elle se reconstruisait. Puis, elle a découvert des doigts féminins. Ou redécouvert, plutôt. Parce qu’elle avait déjà connu ça entre 10 et 12 ans, puis à 14. Mais elle avait mis ça loin dans ses entrailles, c’était un truc un peu honteux. Bref, elle a découvert l’amour, la baise sensible, qui prend soin d’elle, qui la caresse, la flatte, la trouble, mais jamais ne la blesse ni ne la heurte.

Et puis, elle a réappris la pénétration, mais consentie et désirée, elle a même voulu ça ardemment parfois. Et, il y’a quelques temps, le god, un bout de plastique en elle, qui la pénètre profondément, qui l’engloutit, l’envahit, la prend entièrement. Qui épouse ses parois, qui va et vient en elle, qui la rend folle, qui la fait jouir.

Mon dos.

J’ai une scoliose, aussi. 18 degrés de déformation. Seuls ma rage et mon refus catégorique m’ont épargné le port d’un corset au lycée. Je sais pas où ça en est, mais vu que je me tiens jamais vraiment droite, ça doit pas être joli-joli. On avisera plus tard. J’ai des fossettes, au dessus des fesses. Il parait que c’est sexy. Moi, ça ne m’évoque rien de particulier, mais soit. Des boutons d’acné sur le haut du dos, jusqu’aux épaules, surtout en période pré-menstruelle. Le fond de teint aidant, je m’en accommode.

Des douleurs fréquentes au niveau des reins, je sais pas trop d’où ça vient, mais je me soigne à coups de baumes et de massages, de bouillottes et de caresses.

Mon ventre.

Il est plutôt plat. C’est de famille.

J’ai percé mon nombril pour mes 14 ans. J’ai gardé pendant presque dix ans le même bijou-banane sans intérêt, et ai enfin pris le temps, y’a quelques mois, de racheter un anneau, foutrement plus classe.

Il s’arrondit parfois, mon ventre, et j’arrive à l’imaginer portant un enfant. Je trouverai ça chouette, et puis, étrangement, une femme enceinte c’est le comble du sexy, pour moi. Alors, je me dis qu’un jour peut être je trouverai quelqu’unE à qui ça fera le même effet, et qu’on aura un enfant ensemble. Mais un enfant seule, ça me va très bien aussi, voire même mieux. J’en suis pas là, anyway.

Avant, j’avais les tablettes de chocolat. J’ai encore un semblant d’abdos, mais dissimulé. J’essaye de m’y remettre, mais la volonté n’est pas ma qualité principale, alors j’oublie, 7 soirs sur 5, de faire mes exercices de musculation.

Mes seins.

J’ai des seins d’une taille moyenne, un petit 90B. Ils ne tombent pas trop, encore, même si je les sens moins fermes qu’il y a dix ans. Les tétons hyper-sensibles.

Sous l’un des deux, quelques mots tatoués. Une partie de moi.

Ma gynéco m’a dit que j’avais des seins parfaits, et quelques autres personnes aussi. Du coup, je les aime plutôt bien. Même si j’y vois des vergetures, et une cicatrice.

Mon cou.

Mon cou, il est assez long. La nuque, chez moi, c’est un peu LE point G. Un doigt qui l’effleure et je me retrouve dans tous mes états. J’aime aussi sentir mes cheveux qui glissent dessus, et se logent dans ses creux. Ca me rassure. Ca m’apaise.

Par contre, mon cou, il supporte pas qu’on le tienne, qu’on l’étreigne, qu’on le serre, qu’on l’enserre, sauf dans certains cas très rares, au moment de jeux sexuels. Mais jamais violemment. A part ces quelques exceptions qu’il accepte de faire, c’est la crise d’angoisse assurée. Réminiscences du viol de ma chatte, dont il a été une victime collatérale ; parce que tu comprends, c’est tellement plus drôle de violer quelqu’unE en l’empêchant de respirer par la même occasion. Ca multiplie les séquelles, ça laisse une trace indélébile dans son corps, un truc qui se verra plus dans deux jours mais qui partira jamais. Classe, hein.

Mes bras.

Mes bras, je les voudrais musclés. Mais ils me conviennent plutôt. Pas trop épais, ni trop fins.

Mes mains.

Elles sont toujours sèches en hiver. Je les enduits de crème, qu’elles absorbent à vitesse grand V. C’est dingue, le nombre de nerfs qu’elles contiennent. J’ai découvert la puissance de leur sensualité avec ma première copine, dans une salle de cinéma, devant 4 minutes. On a quasiment joui en se touchant les mains. C’était dingue.

Vu que je suis stressée, je me ronge les ongles en permanence. C’est laid, mais je peux pas m’en empêcher. J’ai réussi à m’arrêter, une fois, quand j’avais 12 ans, et que ma cousine m’avait soutenu que les ongles allaient me perforer l’estomac et que j’allais en mourir. J’ai arrêté, six mois, avant de trouver une faille dans son raisonnement, et du coup j’ai continué à me ronger les ongles, mais je les ai plus jamais avalés.

Mon visage.

J’aime pas du tout mon visage, à part mes yeux.

Une bouche trop fine, un menton trop pointu, un nez bien trop long, et un front un peu gras.

Comme au moins 50% de la population, j’ai une cicatrice au menton. La mauvaise idée, à deux ans, de dévaler une pente en petit tracteur et de se rétamer sur le trottoir en bas, faute de freins sur la bécane en question. La re-mauvaise idée, ado, de me lancer dans la construction de tremplins que je prendrais à toute allure avec mon vélo de cross. Sauf que j’avais oublié dans mes calculs la possibilité de créer un angle trop grand, et de me retrouver la gueule la première sur le béton. Hop, une deuxième cicatrice au menton, et une belle à l’arcade, qu’on ne voit désormais presque plus.

Mon visage est allongé, sévère, triste.

Mes yeux, c’est les yeux de famille. On a exactement le même regard, mon père, mes frères et moi. Un regard bien noir, méchant, violent. Ca donne des situations assez comiques, ou ça donnait plutôt. Quand on se retrouvait tous ensemble autour d’un diner sur la table familiale. Où on se faisait mutuellement des reproches, persuadés que l’autre faisait la gueule ou nous regardait de travers. On en rigolait ensuite, de ce «regard M******S». J’ai quelques photos où c’est flagrant, où on partage ce regard glaçant, super dur. Moi, je sais que j’en joue parce que ça dissimule ma timidité, et que je préfère avoir l’air méchante que faible.

La plupart de mes amiEs, lors de notre première rencontre, étaient persuadées que je les trouvais débiles, que je les détestais, que je les jugeais. Je comprenais pas à l’époque, ma
is je saisis maintenant les procédés de protection que je mets en place avec ce regard.

J’ai ce qu’on appelle les yeux pairs. Ma mère m’a raconté que c’est un mec qui l’avait abordé sur une brocante où elle et mon père étaient vendeurs, lui disant qu’il m’avait observé, et que j’avais les yeux pairs. Ma mère, ironique, lui avait répondu que j’avais effectivement deux yeux. Il lui avait alors expliqué que mes yeux changeaient de couleur. Ils sont plutôt bruns, avec quelques traces jaunes-vert, et deviennent totalement verts lorsque je pleure, ou que j’ai de la fièvre. J’aimerais qu’ils soient toujours verts. Mais je n’arrive plus à pleurer, sauf en cas de douleur extrême, et je ne peux contrôler la fièvre, donc ils sont toujours bruns.

Je suis née avec les oreilles décollées, beaucoup. Comme mon grand père paternel. Ma mère, durant mes six premiers mois, me scotchait toutes les nuits les oreilles en pensant que ça les empêcherait de se décoller. Ca n’a pas marché, et j’ai passé mon enfance collée à mon meilleur ami, qui était également mon voisin jusqu’à mes six ans, qui avait lui aussi les oreilles décollées. On nous appelait les Dumbo. J’ai été opérée à 9 ans, lui jamais. Il est beau comme un dieu ainsi. Le médecin, avant l’opération, s’était assuré que je ne partais pas aux sports d’hivers dans les six mois suivant l’intervention car cela pourrait entraîner des complications. Mes frères ont passé ce temps à se moquer de moi, me disant que s’il neigeait mes oreilles allaient tomber. J’avais en tête nuit et jour l’image de moi cherchant désespérément mes oreilles dans la neige. Heureusement, rien de tout ça n’est jamais arrivé. Je regrette parfois d’avoir fait cette opération, mais je sais que j’aurais eu une adolescence encore plus difficile si je ne l’avais pas faite.

Bref, un corps parmi d’autres.

Un corps à apprendre, à découvrir, à reconstruire, à attendrir, à polir.

Un corps.

Cléo

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Illustration par Alice

2016-03-26T18:54:19+00:00

Un commentaire

  1. De Saint Léger Sarah 20 mai 2014 at 17 h 45 min - Reply

    Un corps mais surtout une histoire…

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