Tout commence comme le début d’une comédie romantique américaine.
Je pisse sur un bâtonnet bleu et j’attends deux minutes assise sur les toilettes. Je vois deux barres roses sur le bâtonnet, je crie et me réfugie dans le lit de ma colocataire en disant « non » en boucle.
C’est là qu’après la panique mal jouée de l’actrice, la bonne copine s’écrie « Oh-my-god » et que le film peut continuer d’aller vers un happy end où je découvrirai que la grossesse et la maternité sont les plus belles choses au monde.
J’ai tenté de respecter ce scénario.
J’ai tenu un jour et demi.

Ma vie intérieure fut plongée dans un univers sombre et glauque, et rarement rassuré par l’imaginaire incroyablement con de la maternité.
Mes visites médicales étaient ornées d’imageries mauves et roses qui n’étaient pas sans rappeler les photos dégoûtantes d’Anne Gueddes, une photographe à succès des années 90 qui fit fortune avec des cartes postales exhibant des bébés qui poussent dans des choux et dans des pots de fleurs.
Je ne me suis pas lassée de regarder ces images, en me demandant comment il était possible d’avoir un univers aussi consternant.

Je me suis mise à sentir fort.
Je sentais mauvais, je ne reconnaissais plus mon odeur.
Mes seins me faisait un mal de chien et je sentais une vibration incessante dans mon bas-ventre.
Je savais que dans quelques semaines une forme humanoïde et molle ne quitterait plus l’intérieur de mon corps.
Mes amies ont tenté de me rassurer en me disant que chaque début de grossesse est un peu stressant mais je pense qu’on ne parlait pas de la même chose.

J’ai eu affaire au préalable à une gynécologue avenante -au téléphone- qui s’avéra être par la suite parfaitement odieuse.
Accompagnée par sa stagiaire molle (dont la présence me fut imposée), elle avait l’air d’être de ces personnes tout à fait satisfaites d’elles.
Les mots me manquent pour dire combien je trouve ignoble d’encaisser les 200 balles d’un IVG en humiliant la « bénéficiaire ».
Je me suis demandé quel était l’enjeu d’une telle agressivité : la stagiaire faisait-elle partie de son entourage, avaient-elles toutes deux un lien qui justifiait que ce médecin l’éduque indirectement ?
Mon histoire lui rappelait-elle un mauvais souvenir ?

Quoi qu’il en soit, j’eus la nette impression d’avoir été couverte de merde et d’avoir dû écraser pour obtenir ce rendez-vous où j’avalerais devant elle et sa stagiaire ces trois cachets qui mettraient un terme à ce cauchemar.

J’ai, entre ces deux infects rendez-vous, eu le temps de cogiter à ce qui m’arrivait.

Je me suis demandée ce qu’était l’avortement, comment on avortait autrefois, comment c’était considéré dans le monde.

Je n’ai pas tardé à tomber sur des sites pro-life, comme celui des « survivants », qui pensent devoir sauver les « un cinquième » des grossesses qui n’aboutissent pas.

J’aimerais dire, à ces charmantes personnes, -les survivants- que si leur mère avait choisi de la prendre dans le cul et pas dans la voie « naturelle », et bien ils ne seraient pas là non plus.
Et peut-être bien que leur mère s’est empêchée de la prendre dans le cul pour des raisons morales ; alors qu’est ce que ça fait, d’avoir été conçu dans la frustration ? Est-ce que ça légitime ou pas votre existence ?

Alors, bien sûr, ça donne le vertige, de penser à tous ces ovules qui ne servent pas, toutes ses vies probatoires prenant corps ou pas dans des univers parallèles, ça rend notre propre vie aléatoire, hasardeuse, sans direction précise, ça infirme l’idée même du destin ou de Dieu, peut-être.

Mais je pourrais dire à ces personnes que nous sommes tous dans les limbes des questions existentielles et que c’est pas gentil de se rassurer en nous cassant les couilles.
On naît du hasard, d’évènement totalement arbitraires.
On naît d’utérus avortés aussi. Si ce n’est pas celui de ta mère, crois-moi, il y quelqu’un dans ton ascendance directe qui a dû vider son utérus en cachette.
Nous venons tous de ventres qui ont été désemplis en secret, avec les moyens du bord : du persil, des aiguilles, du fil de fer ; un cintre, une sonde, de la sauge, en tombant des escaliers, en sautant des murs, en se cognant le ventre contre une table.
Je vais juste te rassurer, survivant : si l’âme n’existe pas, je ne vois pas pourquoi tu t’excites.
Si l’âme existe, elle saura quoi faire. Elle s’incarnera avec bonheur dans une vie où elle aura la chance et les moyens d’une existence heureuse et de rendre heureuse la femme dans laquelle elle prend place.

Étonnant, n’est-ce pas, ce grand-écart entre l’imagerie mauve de l’enfantement et celle parfaitement monstrueuse des propagandes anti-ivg ?
Parce que dans le fond, lorsqu’on est une femme cisgenre, on sait que tout ce qui concerne la procréation, les règles, les avortements, la naissance, est surtout affaire de sang, d’épisio, de contractions, de toucher vaginaux ; la pisse et la merde ne sont jamais très loin, et la douleur omniprésente. En gros, l’organique gère. Ce n’est ni bien ni mal, c’est juste comme ça ; nous nous incarnons dans la matière.

Il nous est communément interdit de sentir la transpiration, d’avoir des poils, de péter, vomir, grossir, chier en faisant du bruit, et tout à coup, un embryon prend place dans notre utérus et miracle, tout ce qu’on fait est mignon.
On a le droit d’utiliser des toilettes des bars sans consommer, on peut dégueuler dans la rue sous la mine attendrie des passants, péter au lit sans se faire engueuler, et surtout tout le monde trouve ça magnifique que notre ventre ressemble à celui d’un alcoolique en fin de cirrhose alors qu’on est clairement dans une société grossophobe.

C’est pas tout-à-fait évident de passer de la femme socialement correcte, qui sait retenir un rot, éviter de trop suer, qui peut contrôler ses sphincters et qui évite de porter du blanc les jours de menstruation à la future mère qui en quelques jours doit renouer avec son animalité profonde et trouver ça magique (au risque de passer pour une rabat-joie).

Le ventre des femmes me parut aussi bien l’antre d’un miracle -c’est pas tous les jours qu’on peut de manière aussi évidente se rendre compte que notre propre existence peut relayer un mystère aussi dantesque que celui de la vie- que le siège d’un charnier en devenir.
Littéralement parce que la vie pousse entre le mou, le sang, l’alchimie des déjections, et oniriquement parce qu’après être né entre la merde et l’urine (inter faeces et urinam nascimur), ll’homme fait l’histoire, et l’histoire se répète inlassablement et sans miracle : les hommes se font la guerre.

On perpétue la vie, et on perpétue ce que la vie perpétue : la rage, la violence et pire que tout, la guerre.

Comment peut-on croire qu’après la vie il y a un paradis et un enfer ? Tout ce qu’il y a de pire a déjà vu le jour.

On devrait également demander aux futures mères qui veulent voir leur grossesse aboutir si elles ont, elles aussi, « bien réfléchi ».

***

Peu après la prise des trois cachets, je suis sortie soulagée de ne plus avoir affaire à cette salope infâme de gynécologue.

Je l’ai appelé Lui et je lui ai dit, bon, c’est fait, j’ai pris les cachets, d’une voix légère pour ne pas l’inquiéter.
J’ai ressenti comme une désertion.

En une journée, mes seins ne me faisaient plus mal.
Le lendemain soir, en prenant ma douche accroupie, j’ai enfin pu voir le sang tant espéré, celui d’une fausse couche qui m’aurait déchargée de prendre une décision.

Au même moment passait à la radio « my girl », notre chanson à Lui et moi :

I’ve got sunshine on a cloudy day
J’ai du soleil lors d’un jour nuageux

When it’s cold outside I’ve got the month of May
Quand il fait froid dehors j’ai le mois de Mai

I guess you’d say
Je devine que tu voudrais me dire

What can make me feel this way ?
Qu’est-ce qui me met dans cet état ?

My girl (my girl, my girl)
Ma chérie

***

Il m’a rejointe le lendemain. Je l’ai attendu pour la prise des deux seconds cachets, ceux qui provoquent l’expulsion.

J’ai mis une musique chamanique, des violes du Radjhastan je crois, une musique qui répète une structure en boucle, sensée -j’imagine- amener à un état de transe ou un état second.
Enveloppée dans un châle élégant et confortable, je me suis tenue bien droite, et fait des exercices de respiration en Lui montrant combien j’étais courageuse.
Dix minutes plus tard, j’étais à quatre pattes, transie mais par une douleur insoutenable. Ayant vérifié par ce fait que le misoprostol agissait, j’ai pris des antalgiques à l’opium.

Mon imagination me faisait dessiner des formes humanoïdes sur les murs, sur le sol, qui semblaient m’accuser : on peut dire que j’ai « bad tripé. »
(Au moment où j’écris ça, je me demande où j’ai trouvé le courage de faire tout ce que toutes les femmes font depuis toujours : mener une grossesse à terme ou avorter, et avoir ensuite toute la force de supporter la gratitude qui nous est rendue sous forme de salaires ridicules, d’insultes dans la rue, de mépris quotidien.)

Pour ce qui est de la suite des évènements, j’ai surveillé les saignements, eu peur des complications sans avoir de réponses très claires sur ce qui est normal ou pas, et après une visite aux urgences gynécologiques j’ai pu être auscultée par une jeune femme consciencieuse qui m’a expliqué avec précision ce qui se passait dans mon utérus.
Elle n’était ni agressive ni chaleureuse, c’était juste un bon médecin. Je n’en demandais pas plus.
S’ensuit un période de honte et de superstition, une période de deuil, une période d’anxiété.
L’avortement a été -pour ma part- un processus long qui m’a demandé beaucoup de courage et mobilisé beaucoup d’énergie. Il n’y a pas un moment où j’ai regretté d’avoir avorté. Il était hors de question (même après avoir tenté de me réjouir avec mon entourage de cette nouvelle) d’habiter ma vie comme si c’était une RomCom de merde. Je n’avais pas envie d’être enceinte, même si ça aurait pu faire plaisir à tout le monde.
Ce geste m’a toutefois demandé tellement de cran que je suis passé par des moments de profond désespoir et d’angoisses (certainement intensifiés par une chute hormonale dont on ne parle guère et qui n’est pas vraiment anticipée dans l’accompagnement médical).
Toute cette période d’assimilation et de reconstruction, j’ai choisi de parler librement et sans tabou de l’avortement. Et, loin de l’image glauque que l’on se fait de ces moments-là, j’ai trouvé absolument magiques les échanges que j’ai pu avoir avec mes ami.e.s, mes collègues de travail, ma mère (avortée par le MLAC en 79), ma grand-mère pratiquante qui m’a confié avoir pris le risque d’aller en enfer en « jetant le dernier » plutôt que d’avoir un septième enfant. Des rencontres improbables, des échanges rares, des confidences à peine croyables. Des faiseuses d’anges, des techniques dangereuses, des avortements clandestins, des douleurs monstrueuses, des septicémies, des gestes transmis sous le manteau, pratiqués le plus souvent par « le sexe faible » sur « le sexe faible ». Cette expression ne m’a jamais autant fait rire.
Le trou du cul qui nous l’a attribuée s’est sans doute dit qu’en nous persuadant de notre « fragilité » on ne se rendrait sans doute jamais compte que nous devons quotidiennement être plus solides que les hommes.

Avoir avorté a été une expérience tout-à-fait significative dans ma vie. Il y a un avant et un après.Ça m’a transformée et permis de devenir quelqu’un que je voulais et que j’aime être (beaucoup de choses ont cessé de me terroriser par la suite, par effet de contraste).
Ce fut également l’occasion de me rendre compte de tout cet univers sous-terrain, féminin, solidaire, de secrets confiés et de technologies partagées.
Être une femme m’apparaît depuis un peu plus clair. Loin de l’essentialisme et des stéréotypes de genres, être une femme cisgenre a en effet quelques particularités, comme celle d’être en danger de mort lorsque l’avortement, interdit, est pratiqué de manière sauvage.

***

Il y a un an et demi, je dormais à vingt heures un soir de réveillon chez ma grand-mère, épuisée par une grossesse que je découvrais deux semaines plus tard.
Je me suis aujourd’hui regardée nue dans le miroir de sa chambre. En voyant mon ventre plat, j’ai eu une sensation d’émerveillement un peu bizarre : on conquiert l’espace, on expérimente l’atome, on peut arrêter une grossesse, on peut la mener à terme.
La vie, dans son ensemble et toutes ses potentialités, m’a semblée miraculeuse et j’ai ressenti un sentiment de gratitude.

Je me suis remise à écrire sur un cahier, comme je le faisais il y a longtemps.
Je me suis imaginée seule, vieille, les cheveux blancs, sans enfants, artiste et solitaire, et j’ai aimé cette pensée.
Je me suis vue enlacer une de mes nièces, qui me demanderait pourquoi je n’ai pas eu d’enfants et je lui ai répondu, dans ma tête, je lui répondrais peut-être un jour, je n’ai pas voulu en avoir.

Je me sens responsable des enfants en général, la transmission est au coeur de mes préoccupations. Je ne ressens toutefois pas ce désir d’enfant à soi.
Qu’est-ce qui est à nous, si ce n’est notre corps ? On s’imagine avoir une maison, de l’argent, un partenaire. Mais est-ce qu’on habite vraiment des pierres? Peut-on dire à quelqu’un « tu es à moi » ?

Avoir une maison, un mari, un enfant, ça peut être très beau, mais tel ne fut pas mon désir.

Dans cet univers où nos identités sont définies par la propriété, où l’homme est la propriété de l’état, où la femme est la propriété de l’homme, où l’enfant le territoire de la mère, une chambre à soi est nécessaire.

Et dans cette chambre, on écrit, on pense, on crée, et on avorte.

Nadia

 

 

Illustration par Nadia