UNE FILLE AU MASCULIN

UNE FILLE AU MASCULIN

Aujourd’hui, j’ai douze ans.

On a beau dire aux garçons de ne pas taper les filles, quand c’est moi, personne ne dit rien.
Enfin mes parents viennent en parler au CPE, mais ils recommencent toujours. Et quand les autres filles m’embêtent c’est pareil.

Je préfère encore quand c’est un garçon qui me tape, ou me pousse dans les escaliers pour que je tombe, qu’une fille qui me dit des choses méchantes, parce que ça fait moins mal des coups que des mots. Même quand t’as l’habitude ça te reste dans le crâne alors que les bleus sur le corps ça finit par partir. En plus hier mon père était énervé et il m’a dit que je n’étais qu’une pleureuse, et que j’ai mérité tout ce qu’on me dit. C’est peut-être vrai. De toute façon mes parents, je les entends hurler depuis ma chambre quand ils se disputent, et dans ces moments-là, ils ont toujours dit que je ne saurais jamais rien faire dans ma vie et que je n’aurais jamais dû naître. Que c’est ma faute si ça ne va plus entre eux, qu’ils vont se jeter dans la Garonne.

Enfin bon. Moi on m’a toujours dit, surtout les autres filles, que je n’étais pas vraiment une fille. Que j’étais moche. Que j’étais une grosse vache. Que j’étais une intello. Que je n’aurais jamais de copain. Que je resterais seule toute ma vie. Que je ressemblais à un garçon. Même les vieux me le disent. Tout le monde.

Après tout, c’est le cas, avec mes cheveux très courts. Moi je les voudrais longs jusqu’aux fesses, comme les princesses de Walt Disney. Mais mon père, il me les coupe sans me demander mon avis. Je crois que c’est la personne que je déteste le plus au monde, mon père. Je ne peux même pas l’appeler Papa.

Et puis y’a les jeux vidéos, auxquels je joue depuis toute petite, un « truc de garçon » que j’adore, dont je ne peux pas me passer. J’emporterais bien ma gameboy, mais on me la piquerait à toutes les récrés, comme à l’école primaire au temps de Pokémon Rouge et Bleu. Et on me ferait encore remarquer qu’une gameboy, y’a pas « girl » dedans.

Et puis y’a mon corps, imposant, à cause du tennis que mon père me force à pratiquer. Et de la bouffe. J’ai un appétit d’oiseau, mais on m’a toujours dit de finir mon assiette. Moi je hais le sport. Je suis nulle et les autres en profitent pour me railler encore plus.

Et puis y’a mes lunettes qui arrangent rien. J’ai jamais compris pourquoi maman m’en fait porter alors que ça rend tout le monde moche. En plus moi je vois très bien même s’il paraît que je vois trop loin et pas assez près. Du coup je les range à l’école et les sors à la fin de la journée. Elle y voit que du feu.

Aussi, maman me fait porter des vêtements de garçons dix fois trop grands pour moi. Parce qu’il faut pas faire de gaspillage et que de toute façon je serai quand même moche, même en robe ou en jupe. Alors elle me donne les t-shirts extra-larges, les sweats et les joggings qui ont servi à mes grands frères quand ils avaient mon âge. Et qui ne sont même pas de marque. Je sais que les autres, quand tu portes pas de la marque ils se moquent de toi, parce que ta famille est pas aussi riche. J’en ai parlé à maman d’ailleurs. Mais maman, elle me dit que ça ne change rien d’avoir un truc inscrit sur son vêtement ou pas, donc elle ne m’achètera jamais de marque. Ni pour fille ni pour garçon.

Je suis grosse, moche et détestée. Mais j’ai des amis, je crois. Ils ne sont pas dans ma classe mais ce sont mes amis. Quand la cloche sonne j’essaye de les rejoindre à l’endroit habituel près des casiers, comme ça personne ne m’embête quand je suis avec eux.

Mais quand ils ne sont pas là, alors je me fais taper dessus par un groupe de garçons que je ne connais pas, ou racketter par les filles de ma classe, ou insulter par les filles de 3ème. Tous ces gens qui ne m’aiment pas parce que je ne ressemble à rien, que je suis timide et qui savent que je ne sais pas me défendre toute seule. On ne me l’a jamais appris. Pourquoi faire ? Je suis une fille, on ne devrait pas me taper.

La seule combine que j’ai trouvée pour ne pas me faire embêter, c’est traîner dans les toilettes des filles jusqu’à ce que ma meilleure amie me rejoigne, ou jusqu’à la fin de la récré. D’ailleurs quand mes parents me font rester au collège à la pause déjeuner à midi, je reste aux toilettes aussi pour n’avoir affaire à personne. De toute façon mes amis ne seront pas à la cantine, et tout le monde dirait que comme je suis grosse c’est mieux que je ne mange pas.

J’ai des amis en dehors de la classe, mais je crois qu’il y a un autre garçon qui m’aime bien dans ma classe. Les autres disent tout le temps qu’il est très moche. Moi je crois que c’est parce qu’il a des lunettes qu’on le trouve moche. Il est grand, il a des boutons, et il est vieux aussi. Il a seize ans. Il a redoublé quatre fois il paraît. Moi jamais. Mais mes professeurs, je les ai souvent entendu parler d’ « enfant précoce », à propos de moi, pendant les rencontres avec les parents. J’ai demandé à maman ce que ça voulait dire, « enfant précoce », elle m’a dit que ce sont des enfants qui doivent aller dans des écoles spéciales, qui sont faites pour eux. Je ne comprends pas très bien pourquoi, mais en tout cas, j’espère que ça ne veut pas dire que mes profs me trouvent bête…

L’autre jour, Éric s’est mis à côté de moi en cours. Il n’y avait pas d’autres places je crois. Parce que d’habitude je n’ai jamais personne pour s’asseoir à côté de moi. Sans mes amis de 5e et 4e je suis toujours toute seule, et du coup ceux de ma classe croient que je n’ai pas d’amis.

C’était un cours d’espagnol. On avait tous chacun un petit classeur où on apprenait la grammaire, la conjugaison, les verbes réguliers/irréguliers. Éric m’a demandé s’il pouvait voir mon classeur parce qu’il n’était pas là au dernier cours. Je me souviens que j’ai rougi. Parce que ça m’a fait plaisir que pour une fois quelqu’un me demande quelque chose gentiment, au lieu de me donner des ordres.

Donc je lui ai prêté pour qu’il recopie. Puis il m’a fait remarquer que mon classeur était minuscule, avec d’énormes feuilles qui en dépassent. Et que le sien était trop grand par rapport à ses feuilles à lui. Alors il m’a proposé de faire l’échange des classeurs tout simplement. J’ai accepté, et ça m’a fait bizarre de me retrouver avec quelque chose qui appartient à quelqu’un d’autre. Comme s’il s’était passé un truc un peu intime.

On a fini les cours, puis on a traîné ensemble les jours d’après. Je lui ai ensuite présenté mes amis, et j’ai appris qu’il connaissait déjà deux d’entre eux. Puis des amis à lui sont entrés dans notre petite bande, devenue grande. Je souriais à nouveau, comme je ne l’avais plus fait depuis que j’ai quitté l’école primaire. Je me sentais bien parce que plus personne ne venait me bloquer la route et me faire du mal avec tous les garçons autour de moi. Les autres continuaient juste à me lorgner des yeux, de leur air supérieur, et à me souffler une insulte au passage. Et moi je les ignorais et me moquais d’eux intérieurement.

Ma vie avait changé. Enfin. Je l’espérais.

Aujourd’hui, moi et Éric, on avait des heures d’étude car prof absent, et on est allés au CDI pour passer le temps. Les autres avaient cours alors on était que tous les deux. On s’est posés au rayon BD, c’était cool. Y’avait le manga Monster. Et puis Parasite que j’adorais, en plus c’était assez gore.

Mais Éric avait l’air bizarre depuis tout à l’heure. Je lui ai demandé ce qu’il avait. Apparemment rien de spécial. J’ai repris ma lecture, et là il m’a soufflé « qu’il avait envie de moi ».

Sincèrement, plus que surprise, je n’ai pas compris du tout de quoi il avait envie.
Puis il m’a à nouveau dit dans l’oreille « qu’il voulait me toucher ».

J’ai eu honte de ne toujours pas comprendre, et ma voix s’est faite de plus en plus petite. Mais… toucher… quoi… ?

Nous sommes retournés chacun dans nos lectures personnelles, et je me suis posé toutes sortes de questions, complètement déstabilisée.

Que veut-il ?
Qu’attend-t-il de moi ?
Je lui ai fait quelque chose ?
Qu’est-ce qu’il veut dire par « envie de moi » ?
Qu’est-ce qu’il y a à toucher ?
Est-ce qu’il veut… m’embrasser ?
Est-ce qu’il… m’aime ?

L’amour et le sexe, c’est bien les dernières choses auxquelles j’ai pensé et auxquelles je m’intéresse, car je ne sais pas ce que c’est et je ne les connaîtrai sans doute jamais, ces choses-là. Tout ce que je sais c’est que les gens qui s’aiment font le sexe. Et qu’il n’y a que les gens beaux qui ont des copains ou copines, et qui se marient, pour faire des enfants. Moi je suis moche, garçon manqué, et en plus je suis grosse, comment quelqu’un pourrait-il m’aimer et vouloir des enfants avec moi ?

C’est vrai, qui peut vouloir de moi, vu comme je suis ? Sûrement pas lui. Je pense que je peux lui faire confiance, qu’il ne me veut pas de mal. De toute façon moi il ne me plaît pas non plus même si je l’aime bien.

Midi a sonné. Il s’est levé, les yeux fixant le sol, et là il m’a demandé « si je connaissais pas un endroit un peu discret pour le faire, parce que les toilettes ça craint quand même ».
Mais… pour faire quoi ? Ça m’a encore déstabilisée, je tremblais un peu. Mais je ne voulais pas le montrer.

« Bah, je te montrerai. »

Je commençais à avoir peur, mais ma curiosité avait pris le dessus. Il m’a pris par le bras, et m’a emmenée dans la cour. Sa main glacée sur ma peau.

« Alors, tu as réfléchi ? Au pire on fait ça dans le couloir de l’ascenseur, quand tout le monde sera parti manger. Personne passe par là. »

D’une toute petite voix : « Mais, je ne sais même pas de quoi tu parles… »

« T’inquiètes pas. Sors tes cours d’histoire-géo. On dira aux autres qu’on voulait juste être tranquille pour réviser. »

Alors j’ai pris mon classeur sous le bras, et il m’a traînée là-bas.

Là-bas, en face de la salle de musique, à gauche de l’accès à la cantine, en dessous des escaliers pour les salles d’art plastique, le petit couloir jusqu’à l’ascenseur, par où passent seulement le peu d’élèves handicapés de l’établissement. Et où la lumière de l’extérieur entre à peine.

Le temps s’est comme arrêté à ce moment-là. Il m’a demandé de me mettre au coin extérieur de la pièce pour que je puisse faire le guet, voir et prévenir si jamais quelqu’un arrivait.
Je ne savais toujours pas ce qu’il me voulait, mais je savais déjà que je voulais que personne ne voie ça. Que peu importe ce qui allait se passer, c’était quelque chose qui n’allait m’apporter que de la honte ici. Que les langues se délieraient comme avant. Encore pire. Qu’elles allaient me faire mourir un jour.

Et je n’étais pas loin du compte.

Il m’a plaquée contre le mur. Je ne pouvais plus bouger. J’ai regardé la lumière tout le long, pour ne pas voir ce qu’il allait faire. Ce dont j’avais autant peur que d’être surprise par quelqu’un avec lui à faire n’importe quoi.

Il ne m’a pas embrassée.
Il a défait mes boutons, et j’ai senti sa main froide glisser à l’intérieur. J’ai paniqué. J’ai pris sa main et je lui ai dit non, d’arrêter ce qu’il faisait. Et il a continué quand même. Parce que « ça allait me faire du bien ».

Il respirait fort. M’a dit que j’étais brûlante. Il m’a demandé si j’aimais bien. Je lui ai dit que ça faisait mal, très mal. Alors, à ce moment seulement, il a enlevé ses doigts. Ses doigts glacés, et couverts de mon sang. Qu’il a essuyés avec un mouchoir.

« Ne le dis à personne. Sinon… »

Et il m’a plantée là. Je ne sais combien de temps, je suis restée blême et statique contre le mur, à fixer la lumière qui entrait dans le couloir, et les ombres qui défilaient. Puis j’ai ramassé mes affaires d’histoire-géo et je suis sortie à mon tour. Les amis n’étaient pas loin. J’étais submergée de questions de tous les côtés. Ceux qui ne m’aimaient pas, ceux qui me connaissaient à peine, mes meilleurs amis. Tous voulaient savoir. Tous me harcelaient.
Et les violences morales et physiques ont repris de plus belle, comme avant que je le connaisse.

Maintenant, je le sais.
Toutes les réponses à mes questions.

Il voulait me toucher là, ici, à cet endroit.
Il attendait de m’utiliser pour satisfaire sa curiosité du sexe féminin.
Il aurait voulu aller plus loin mais ça ne s’est pas passé comme il aurait voulu que ça se passe.
Il ne voulait surtout pas m’embrasser. Ceux qui nous ont vu sortir, ils ont tous cru à un baiser. J’ai nié, me suis forcée à sourire. Après tout, je devais avoir de la chance que cela m’arrive, moi qui ne suis qu’une grosse et moche. Mais je me sentais si sale après ça. Le soir, maman m’a vu pleurer. Je ne lui ai rien dit mais je lui ai montré le sang dans ma culotte. Là, elle m’a expliqué ce que c’était d’avoir des règles, que c’était naturel, et que j’en aurais tous les mois. Je ne les ai pas eues le mois suivant.

Moi, j’aurais tellement voulu que ce ne soit qu’un baiser que ce garçon qui m’aimait bien m’ait volé. Mais c’est mon innocence qu’il a prise. Et ce qu’il m’a fait ce jour-là ne sera qu’un secret bien lourd de plus parmi d’autres qu’il me faut cacher tout au fond de moi.

Mon dernier souvenir d’enfance à moi, la grosse et moche, la fille au masculin, qui ne sera jamais aimée de personne.

 

Spade

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< des mots et du courage > 2013 !pyon!

2016-03-26T19:12:30+00:00

Un commentaire

  1. Mathilde 24 octobre 2014 at 22 h 43 min - Reply

    Ton témoignage m’a donné les larmes aux yeux car on voit que ta vision de toi même n’a pas évolué depuis cet âge là
    qui peut te dire si tu es belle ou moche? Qui détiens les codes de la beauté? N’est ce pas une notion tellement subjective! Alors non, tu ne resteras pas toujours la petite grosse et moche (rappelons que « grosse » ne rime pas avec « moche » être gros n’empêche pas d’être beau) car un jour tu trouveras un ami, un amour, ou tout simplement un être humain qui t’aidera a te voir comme tu ne t’es peut être jamais vu: jolie, épanouie, heureuse. Et cette personne te fera oublier ce gros débile et ce qu’il s’est passé ce jour là

    on peux se reconstruire d’un viol/agressions sexuelles
    la société ne le dis pas assez mais on peut totalement s’en sortir et mettre cette malheureuse expérience derrière soit.

    Nous sommes fortes

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