VOUS N’AVEZ PAS LE CHOIX, VOUS ÊTES GROSSE, MADAME

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VOUS N’AVEZ PAS LE CHOIX, VOUS ÊTES GROSSE, MADAME

J’ai toujours été « grosse » , on m’a toujours accusée de ne pas me « bouger le cul », on m’a souvent dit « d’arrêter de manger des chips sur mon canapé », mais ces mots doux étaient souvent dits par des membres de mon entourage. Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour, je (re)vivrai cela lors de consultations médicales et de visites obstétriques.

Pourtant, il y a deux ans maintenant, j’ai découvert que pour beaucoup de médecins, être grosse est le diagnostic de beaucoup de choses.

Il y a deux ans donc, nous avons décidé de faire un bébé. Je tombe enceinte trois mois plus tard et fais une fausse couche au bout de quelques semaines. Après un passage aux urgences (« vous êtes entrain de le perdre, merci au revoir »), je vais voir mon médecin traitant qui me rassure et me dit que ce n’est pas de ma faute, que cela arrive. Il est bienveillant. Je mets du temps à faire mon deuil mais je remonte la pente, petit à petit.

Deux ou trois mois après, je vais voir le remplaçant de mon médecin (je ne me rappelle même plus pourquoi) et, en discutant, je lui explique la fausse couche. C’est alors qu’il me dit « il ne faut pas se voiler la face, vous avez perdu ce bébé car vous êtes en surpoids, vous n’aurez pas d’enfants tant que vous ne perdrez pas de poids, il faut faire du sport et manger équilibré » (À ce moment-là, je pesais 110 kilos.)
J’ai eu beau lui dire que non, ce n’était pas de ma faute et que je faisais déjà six kilomètres de marche par jour, rien à faire. J’ai ravalé mes larmes, j’ai payé et je suis partie. Je refuse dorenavent tout rendez-vous avec lui.

Le mois d’après, le petit trait est enfin là : je suis enceinte. Nous avons très peur mais tout se passe bien. Je suis très malade, nausées et vomissements, je perds douze kilos en deux mois. La grossesse est difficile car je suis faible, mais le bébé va bien. Petit à petit, à force de lectures, mon conjoint et moi décidons de choisir un accouchement physiologique sans péridurale et avec le moins de médicaments possible. Comme dirait ma grand mère « tu n’es pas malade, pourquoi tu devrais prendre des médicaments pour accoucher ? »
Je choisi donc d’accoucher dans une maternité niveau 1, labellisée amie des bébé, pro-allaitement et accouchement physiologique.

Mon entourage ne me comprend pas, tout le monde ou presque me dit que je n’y arriverai pas, que la péridurale est une avancée, alors pourquoi la refuser (elle ralentit le travail et elle bloque l’accouchement autrement que sur le dos), que c’est accoucher comme une sauvage si je ne suis pas sur le dos (la position gynéco sur le dos empêche le bébé de passer dans le bassin facilement et augmente le risque d’épisiotomie)…
Mais je rédige un projet de naissance, aidée par une communauté sur Facebook qui me comprend et me soutient. Ce projet est simple : si pas de risque pour l’enfant ou moi, je souhaite accoucher comme je veux, pas de péridurale, pas d’ocytocine, que l’on coupe le cordon que quand il ne bat plus, qu’on me laisse manger, boire, bouger… autant que je le veux et surtout, pas d’épisiotomie sans mon accord et celui de mon conjoint. Les sages-femmes accueillent très bien de projet, on en parle et elles sont d’accord.

Vient le rendez-vous avec l’anesthésiste, je m’y rends, enceinte de huit mois. Le rendez-vous débute, elle regarde à peine mon dossier et me dit « vous avez pris combien de kilos ? » « heu, j’en ai perdu douze »
elle me regarde avec scepticisme (ba oui les gros mentent sur leur poids, voyons).

Je lui explique alors mon souhait d’accoucher sans péridurale et là, elle s’énerve et m’explique que je n’ai pas le choix, que je suis obèse et que je dois prendre la péridurale, elle ne me fera pas d’anesthésie en urgence si cela tourne mal car je suis trop grosse (j’ai été opérée en urgence de l’appendicite il y a quelques années et cela n’a pas dérangé l’anesthésiste…).

Elle enchaîne en me disant que, de toutes façons, ma colonne doit être pleine de graisse en plus donc que la pose de la péridurale sera difficile. Elle me demande d’aller sur la table d’ausculation, de me mettre en position « comme pour avoir la péridurale ». Je n’en ai jamais eu, je ne sais pas quoi faire. Elle se met alors dans mon dos et me pousse fortement pour que je me penche en avant (avec un ventre énorme, ce n’est pas du tout agréable, je le ressens comme une violence). Je ne dis rien. Elle m’examine et marmonne que je n’ai pas graisse sur la colonne.

Elle se lève, me dit de me rhabiller et me lance en sortant (oui elle ouvre la porte donnant sur le couloir alors que je suis en sous-vêtements…) : « vous faites comme vous voulez mais vous prendrez la péridurale, c’est impossible d’accoucher sans quand on est grosse » et elle part.
Je me rhabille, sors et en passant devant son secrétariat, je l’entends dire en rigolant « la dame veut accoucher sans péri, elle ne sait pas ce que c’est, elle viendra me supplier de lui poser haha, de toutes façons, on ne devrait pas faire d’enfant quand on est aussi grosse ! Haha » la porte est ouverte, toute la salle d’attente les entend, elles rigolent, je fonds en larmes. Je n’ai même pas la force de réagir et je m’en vais. À ce moment-là, je pèse 93 kilos.

Ma famille m’a soutenue, mon conjoint et mes amies aussi.
J’ai accouché le 26 juillet 2016 d’un petit garçon en pleine forme, j’ai eu quarante-huit heures de contractions, gérées à la maison avec mon conjoint. J’ai accouché à quatre pattes, sans péridurale, sans médicaments. Je n’ai pas eu d’épisiotomie, et deux heures après, je marchais.
Suite à cette grossesse j’ai perdu 25 kilos, mais je fais encore partie « des grosses ».

Il y a quelques jours (dix mois après mon accouchement) je suis allée à un rendez-vous ORL. Outre le fait que L’ORL est persuadé que mon problème aux sinus n’en est pas un, mais est plutôt un problème de sommeil car je suis grosse (j’ai été envoyée par mon médecin traitant qui pense plutôt à des végétations et m’a dit qu’il enlevait mon poids des causes même si cela serait plus un facteur aggravant), j’ai croisé l’anesthésiste dans la salle d’attente (elle la partage avec plusieurs spécialistes).
J’était déjà bien énervée par cet ORL qui m’avait une fois de plus dit de faire du sport et d’arrêter les petits gâteaux, alors j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai été voir l’anesthésiste, devant les femmes enceintes qui attendaient et les autres patients et médecins.
Je me suis présentée, je lui ai rappelé ce quelle m’avait dit, je lui ai assuré que j’avais eu l’accouchement que je désirais et que mon fils et moi étions en pleine forme. Je lui ai expliqué qu’elle devait certes avertir des risques, mais pas être méprisante et méchante, que ce n’était pas professionnel de se foutre de moi avec ses secrétaires. Elle m’a répondu « tant mieux pour vous si vous avez eu ce que vous vouliez » et elle est partie.

Alors, je sais que ce coup de gueule ne changera rien, mais il m’a fait du bien.
Je suis « grosse » depuis très longtemps. Le collège, le lycée et même la fac ont été pour moi un calvaire à cause de mon poids. j’ai subi des insultes, des remarques de la part des élèves mais aussi de ma famille, des enseignants… je pensais qu’en devenant adulte, cela changerait. Je me suis rendu compte que non. Mais venant du corps médical, je ne pensais pas y être si souvent confrontée. Il y a de très bon professionnels de santé (ma sage-femme, mon médecin traitant…) mais il y en a d’autres qui pensent être au-dessus de nous, parce qu’ils ont un diplôme et ce titre de docteur.

Vous les grossophobes, les docteurs, les enseignants… ne pensez pas qu’on ne sait pas qu’on est en surpoids. On le porte, ce poids, on le vit tous les jours, tout le temps. Avant de juger, pensez juste à vous enquérir du mode de vie de la personne en face de vous. Car oui, pour moi, mon surpoids vient d’un trouble alimentaire, qui vient lui-même d’une histoire familiale difficile. Jamais on ne m’avait dit de consulter un psy. On m’avait juste dit « fais du sport, arrête de manger, bouge ton gros cul, lève ton gras… ». Aujourd’hui, je perds du poids et je fais le nécessaire : je vois une psychologue depuis un an.

Et à vous, mes cher-e-s « gros-se-s », je ne vais pas vous dire d’être fier-e-s de vous, car je n’ai jamais réussi à être fière de moi. Mais je veux juste vous dire : battez-vous. Battez-vous pour qu’on respecte votre corps, votre avis, votre opinion. Et ceci est valable pour tout le monde : battez-vous pour qu’on vous respecte.

 

Lisa BACKX
instagram @maman_patate

Dessin au feutre noir et crayon de couleur rouge : au centre un très gros utérus dessiné en noir, étiqueté « patient n°102046 », humanisé, avec des pieds, des yeux qui pleurent et un baillon là où il devrait y avoir sa bouche. Dans sa main droite : une feuille sur laquelle il est écrit « Projet de naissance », dans la gauche « Accouchement naturel ». Autour de lui, au crayon de couleur rouge est écrit pêle-mêle : « Péridurale », « Obèse », « Pas le choix », « Pleine de graisse », « Grosse », « De votre faute Madame » et « Trop grosse ».

Illustration par Lisa BACKX
instagram @maman_patate

2018-07-09T20:39:15+00:00

6 Commentaires

  1. Noémi 20 juin 2017 at 7 h 20 min - Reply

    Très chère Lisa,

    Notre relation au corps est un problème personnel, un problème de société aussi, en sur- comme en sous-poids.
    J’admire ta force de caractère qui quand on t’a dit professionnellement non, t’as tout de même permis de faire ce que tu voulais. Je n’aurais pas cette force, même sans le surpoids considérable qui te faisait obstacle.
    Bravo donc, et surtout continue à forcer ces médecins dieu tout-puissant, je souffre aussi de leur orgueil mal placé.
    En te souhaitant beaucoup de bonheur à voir ton fils grandir,
    Noémi

  2. Anna 21 juin 2017 at 5 h 42 min - Reply

    Bonjour
    Savez- vous que vous pouvez porter plainte pour violence médicale pour ces paroles dis.
    La violence médicale n’est pas juste dans les actes.
    Merci pour ça récit
    Bonne journée

    • Lisa 24 juin 2017 at 23 h 35 min - Reply

      Bonjour. Oui je le sais, je le savais aussi il y a 1 an quand j ai eu ces remarques mais je n avais pas la force à ce moment là. Malheureusement on s habitut… merci à vous pour votre retour.

  3. Marie 21 juin 2017 at 6 h 16 min - Reply

    Quand j’étais adolescente, je pesais 180 livres et souhaitait avoir le Depo-provera comme contraception. Le gynécologue de remplacement m’a dit « Je ne te donnerai pas le Depo-provera. T’es déjà obèse et tu vas le devenir encore plus. »

    J’étais dévastée. Perdre du poids n’est pas évident. On peut arrêter de prendre de la drogue ou la cigarette… mais la bouffe c’est vital.

    Quand tu as de mauvaises habitudes alimentaires, c’est difficile d’en sortir. Possible, mais difficile. Alors les commentaires à la con n’aide pas.

    Il y a des façons de dire les choses sans être irrespectueux. Pas obligé de mettre des gants blancs, mais pas obligé d’être méchant non plus.

  4. Alienor 26 juin 2017 at 9 h 31 min - Reply

    Lisa,
    Merci d’avoir écrit tout ça. Sans ce genre de témoignages, je n’aurais sans doute plus la force de supporter tout ça encore.
    J’étais assez mince jeune, pas maigre non plus, mais normale. Je faisais beaucoup de sport, j’avais une alimentation équilibrée car ma mère a fait des études en diététique et nutrition, mais à l’époque on me traitait déjà de grosse. Je rêvais d’ouvrir mes cuisses avec un scalpel pour enlever la graisse à la petite cuillère. Suite à des problèmes familiaux, j’ai pris énormément de poids, et là ça a été la cata. (et pas le temps de faire six heures de marche par jour, bravo pour ça d’ailleurs, si j’ai le temps d’en faire deux ça tient du miracle…) Quand j’ai dit au médecin que je me demandais si c’était lié au psychologique il m’a dit « non, vous êtes grosse parce que vous mangez mal c’est tout ». Heureusement, maintenant je suis suivie par quelqu’un qui m’aide à régler le problème sur tous les fronts, y compris psychologique, mais c’est très dur. C’est bien qu’il y ait des gens comme toi pour prendre la parole et me rappeler que je ne dois pas abandonner et sombrer dans la dépression. Merci encore.

    • Lisa 5 juillet 2017 at 6 h 31 min - Reply

      Mais biensur que tu ne doit pas sombrer. C est dur, c est lourd, j en pleure souvent…. je marche beaucoup car je travail loins et que je ne peux pas y aller en voiture, j ai aussi un petit bout qui commence à ce deplacer alors je court ! Mais garde confiance en toi. Avance petit à petit vers ce que toi tu veux être et non vers ce que la société t impose. Courage ❤

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