Y a pas comme un problème là ?

Une machine infernale face à des petits humains qui portent des pauvres cabanes d’un endroit pourri à un autre, qui sera lui aussi détruit.

Des enculés de fils de pute de CRS face à quoi ? Des gamins avec des ballons rouges et des fleurs blanches. Mais tu pleures. Moi je pleure.

Des mecs qui se cousent les lèvres. Qui se cousent les lèvres. Ça fait dix jours là. Y’en a un qui est mineur. Vous allez lui dire quoi ? De rentrer chez lui ? Qu’il gagne plus d’argent que nos SDF ? Vous dormez bien la nuit ?

Je me suis raclé le cerveau pendant des jours, des mois, des années, pour essayer de comprendre tous les points de vue, pour me dire que non, même les pires connards n’en sont pas finalement, parce qu’everyone you meet is fighting a battle you know nothing about… mais je n’y arrive plus, l’injustice mord et se transforme en haine. J’ai une boule noire dans le bide qui est en train de grandir. Avant, tout était lumineux, même quand je m’occupais des meufs torturées, même quand je voyais les gamins défoncés. J’avais un bouclier d’une puissance que je pensais insubmersible. Et ce bouclier, il n’est pas en train de fondre, il est en train de se charger de venin. Et je ne suis pas certaine que ce soit très bien.

Des gens qui survivent dans la merde, dans la boue et dans la poubelle, après avoir risqué leur vie cent fois, après avoir vécu tout et n’importe quoi et maintenant des bouffonnes qui s’offusquent sous les photos en écrivant “han mais à la télé ils disent qu’ils ont jeté de cailloux quand même !”. Mais grosse connasse, ils ont plus que des cailloux, ils ont des couteaux, ils sont violents, qu’est-ce que tu crois, on vient te violer et te torturer mille fois, tu vois ta famille mourir et tous les gens autour de toi, tu traverses des mers et des pays et quand enfin tu arrives dans la putain de décharge publique qu’est la Jungle, tu te dis je vais essayer de survivre quelques temps ici, pas pour piquer le travail des bons français, non, juste le temps de me jeter sous un camion pour passer de l’autre côté. Et là, quoi ? Des mecs armés et des camions à bouclier, des bulldozers et tout un arsenal de guerre viennent détruire ta pauvre cabane, construite par des bénévoles, avec l’argent des assos (et tu crois qu’il vient d’où cet argent ? du complot juif ? abruti de ta race) parce que le gouvernement n’a rien proposé à part des insultes à la dignité humaine. Des containers, des tentes trouées, 60 chiottes pour 6000 personnes. Et tu t’étonnes qu’ils jettent des cailloux ?

Cette photo, là, elle m’a fait pleurer. Et je ne suis pas la seule à pleurer. On n’arrive plus à envoyer les nouvelles. C’est trop dur. T’es là avec ton petit appareil photo, à te prendre des tirs lacrymos, à voir des enfants qui ne savent pas où dormir mais qui jouent quand même à lancer des ballons rouges dans le ciel. Et en face, des CRS qui se foutent de ta gueule, qui se marrent avec le sous-préfet, parce que hey !!, c’est trop marrant, on va bien les niquer tous ces migrants. Je pense que vous méritez de mourir, que vous soyez pères de famille ou non. Je m’en fous, je n’ai plus aucune réserve de bienveillance pour les personnes que vous êtes. Je sais bien que ça n’a aucune importance, ce que je pense moi. Mais il se trouve que là, j’ai un clavier sous les doigts.

Tan 11 mars 2016

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