ÊTRE AILÉE

ÊTRE AILÉE

Qui suis-je ? Qui – être – moi ?

Qu’est-ce qu’être ?

On peut être riche. Être riche, c’est avoir de l’argent.
On peut être un homme, être un homme, c’est avoir un pénis,
On peut être homosexuels, être homosexuel, c’est aimer les personnes qui ont la même chose que moi entre les jambes.
On peut être un meurtrier. Être un meurtrier, c’est avoir fait l’action de tuer une personne.

Mais alors, est-ce qu’être n’est rien d’autre qu’une sorte de raccourci de pensée pour désigner des chose  que j’ai, que je fais, que j’aime ou que je pense ?

Est-ce donc si important ce que je suis ? La question n’est-ce pas plutôt ce que j’ai, ce que j’aime et ce que je fais ?

Est-ce que je suis une trans ? Est-ce que je suis une femme ?

Je regarde entre mes jambes, je n’ai pas de vagin. Alors bah non… Mais heu… Si ce que je suis, c’est aussi ce que je fais, ce que je pense, ce que j’aime ? Je pourrai être une femme à moitié ? En m’habillant comme une femme, en aimant comme une femme, en faisant comme une femme ? Peut-être. Et les femmes qui ont un vagin entre les jambes mais qui ne s’habillent pas comme une femme, n’aiment pas comme une femme, et ne font pas comme une femme. Est-ce que c’est aussi des femmes à moitié ? Peut-être.

En fait, peut-être que ce verbe « être » nous complique beaucoup, beaucoup la vie…

Et puis il y a la fâcheuse tendance de vouloir mettre des « e » ou pas à chaque fin de mots, selon si on a, fait, aime et pense comme une femme ou pas.

Comme c’est étrange.

Pourquoi est-ce si important de le rappeler tout le temps, à chaque syllabe, morceau de tissu ou geste ?

A-t-on si peur de se tromper ? De se rendre compte après plusieurs mois à essayer de procréer que la personne avec qui on essaie a le même appareil reproducteur que nous et que ça marchera pas ?

Ça doit être ça.

Moi je n’ai pas d’utérus, ni de vagins, ni de seins… Alors oui, on pourrait essayer de me faire une sorte de vagin dans une opération, mais il ne faut pas se leurrer, c’est juste un remodelage. Par contre, je pourrai avoir des seins, des seins à moi, des seins d’ailée. Ça me plairait.

Mon corps habille mal mes courbes mentales, je n’arrive pas vraiment à l’aimer.

Longtemps, j’ai cherché à montrer aux autres que si ! J’étais bien un homme, j’avais peur qu’ils remarquent que non.
Parce qu’il faut bien le dire, être un homme, c’est nul. Je ne les comprends pas. Peut-être est-ce parce que je suis un demi-homme. J’ai une partie des « avoir », mais pas tous, des « aime » mais pas tous, des « faire » mais pas tous.

C’est fatiguant de vivre pour essayer de cacher aux autres ce qu’on est vraiment…
Et ça ne donne pas envie de sourire, de rire, on se réfugie dans ce qu’on peut.

Un jour, j’ai mis une perruque de fille, c’était pour rire, j’étais chez une copine. Je me suis regardée dans le miroir, et j’ai pris peur, je l’ai enlevée brusquement. J’avais peur d’être ça. Non, j’étais un mec un vrai, si si.

Quoi vous en doutez ?!! Je vous jure, croyez moi, non, je suis pas une tapette, un pédé, une lavette, un mec efféminé, une pédale, ou que sais-je encore. Non, je ne pleure pas, je suis solide, dure, je n’ai pas de cœur… Puis regardez je porte des fringues moches de mec. Ces trucs insipides… Je suis un grand garçon et je ne pleure pas, toutes les infirmière me répétaient ça à l’envie quand je parcourais les hôpitaux dans mon enfance…

Puis j’aime pas les filles. Elles m’énervent, elles peuvent s’habiller comme elles veulent, on les regarde, elles sont belles, elles mettent de jolis habits, elles sentent bon… Je les hais… Ho wait, ne serait-ce pas de la jalousie ?

Oh puis cette vie est trop nulle, de toutes façons, je suis moche, je vais me suicider et je vais mettre une belle chemise à jabot couverte de dentelle, pour me réconcilier avec ma douceur dans la mort… Ah bah mince, un ami est passé me voir à l’improviste, il m’a découverte, et zou aux urgences… Voilà t-il pas qu’on nous laisse même pas mourir en paix ?!!! On passe notre temps à nous dire ce qu’on doit faire, être et quand on en a marre de ces conneries, on veut même pas nous laisser partir.

Mais voila, en fait, c’est vrai que j’aimerai bien vivre…
Je n’ai pas vraiment envie de mourir…

J’aimerais juste vivre, mais dans un autre monde, à Utopia, un monde où on te laisserait juste vivre, et où on te lâcherait les basques, où on arrêterait de te juger à chaque instant pour t’expliquer à ta place ce que tu dois faire de ta vie.

J’aimerais bien pouvoir mettre des robes sans avoir l’impression de crier au monde que je suis une travelo à chaque pas que je fais. Que je suis une anomalie dans le système.  Une personne qui essaye de se faire passer pour ce qu’elle n’est pas.

Un peu comme une pauvre paysanne qui mettrait une belle robe et qui aurait ainsi honte de faire un pas dans l’univers de la noblesse, voire prétendrait être digne de ces honneurs… Non je suis pas une belle noble, je sais, je suis une souillon, je ne mérite pas tout ça, j’ai un truc entre les jambes. Voilà.

Je vous ai perdu peut-être. C’est pas grave. Les femmes, c’est un univers privilégié, où on a le droit à la douceur, de s’habiller comme on l’entend, bref être soi-même. Les hommes eux, ils doivent rester froid, distant avec eux même, et doivent rester constamment moches. Je n’aime pas les hommes. Je ne m’aime pas.

Donc je suis restée moche. Dans un corps moche. Et un jour, une copine m’a suggérée de me laisser pousser les cheveux.

Sur le coup, ça m’a paru totalement fou. On allait voir que je n’étais pas un vrai homme. Elle n’était pas bien. Et finalement, je me suis laissée convaincre, et mes cheveux ont poussé.

Et là, c’est le soucis. C’est qu’à partir de là, j’ai commencé à ne plus refuser en bloc tout ce qui pouvait avoir le moindre rapport avec de la féminité. Et quand on commence à prendre des libertés, on sait quand ça commence, on ne sait pas jusqu’où ça va s’arrêter… Et ça ne s’est pas arrêté. Au contraire.

Et c’est ainsi que j’ai un jour commencé à prendre des hormones à base de plantes, parce que j’avais envie de me féminiser, de voir mon corps prendre des belles formes et pouvoir commencer à l’aimer.

Mais je voulais pas que ça se sache ! J’avais peur qu’on le remarque, j’avais envie qu’il change, mais je voulais pas le dire, que les gens ne le remarquent pas. Je m’imaginais déjà cacher mes seins qui pousseraient et ne les garder que pour ma vie privée.

J’avais peur… j’avais peur… j’avais peur… j’avais peur… J’AI PEUR !!!!

Et j’avais tellement peur de tout, que j’ai fini par avoir peur un jour de jamais pouvoir être une femme. Car à force d’avoir peur, le temps passe, et chez les hommes, les cheveux finissent par commencer à tomber…

HORREUR !!!!!

Et les caractéristiques masculines deviennent de plus en plus importantes avec le temps, je vieillis, et je vieillis avec des hormones masculines dans le sang… !!!

Et voila comment une peur a remplacé d’autres peurs, et j’ai décidé de franchir le pas, de commencer une transition, et une hormonothérapie.

Et j’ai commencé à dire aux gens progressivement que j’allais vivre en fille… Et là je me suis rendue compte que j’étais pas totalement prête à ça. Avoir un corps qui nous fait envie c’est une chose, mais dire aux autres que notre « ÊTRE » change, c’est compliqué… Vraiment.

Et au fur et à mesure, tu prends la mesure de certaines réalités, à savoir toi, ça fait un moment que tu te renseignes sur le sujet, mais les gens eux, n’y connaissent rien. Et ils ne comprennent pas. « T’as une bite, t’es un mec, c’est tout. On s’en fout que tu te travestisses… ». Certaines féministes t’expliquent que tu compliques la donne, parce que t’es pas une vrai femme. Et les psys qui t’expliquent qu’il faut que tu acceptes ton corps. Les croyants qui te disent que ton corps est un cadeau de Dieu, qu’il ne faut pas le renier.

Pourtant, je ne comprends pas, tout le monde modifie son corps, sans qu’on en fasse un plat, à base de régimes, de musculation, de coiffeurs, de manucure, de piercings, de tatouages, et bien d’autres choses encore… On donne des hormones aux femmes depuis des dizaines d’années comme contraceptif. Pourquoi avoir envie d’avoir un corps féminin serait plus choquant que tout le reste ? Est-ce que les catholiques ne vont jamais chez le coiffeur pour respecter le corps que Dieu leur a donné ? Il ne me semble pas… So what ?

On retrouve toujours ce besoin des gens de vouloir tout juger, parler sur les autres, leurs voisins, leurs collègues, juger ce qui est bien ou pas bien, qui doit aller en enfer, et qui doit aller au paradis, qui doit être digne de bienveillance et qui doit être digne de malveillance. Pourtant on reste des êtres paumés sur cette terre, débarqués tels quel sans qu’on nous demande notre avis. Alors bon, ça sert à rien de juger les gens. Y’avait un chevelu qui disait même qu’il fallait les aimer… C’était ptète pas si bête en y réfléchissant. Et peut-être accepter qu’on ne peut pas tout comprendre, et que les autres sont mieux placés que nous même pour savoir ce qu’ils aiment et ont envie…

Il y a toujours la question de l’être, qu’est ce que je suis, cette question piège in fine quand l’être est finalement une succession d’avoir et de faire. Toute ma vie en garçon n’est pas à jeter à la poubelle, dans l’ensemble.

Je ne me sens pas de dire que je suis née dans le mauvais corps. C’est mon corps, comment peut-t-il être mauvais ? Est-ce que les personnes qui se teignent en blond disent qu’elles sont nées dans le mauvais corps parce qu’elles ont les cheveux bruns ? Est-ce que je suis une femme ou un homme ? C’est juste une question de sens et de point de vue…

Je peux juste vous dire ce que j’aimerai avoir comme corps, ce que j’aimerai porter comme habits, quel prénom j’aimerai avoir…

* * *

Et me voila donc aujourd’hui, un jour avant que je revois mon psy, pour qu’il atteste que je suis bien une personne trans. Hier je suis restée enfermée chez moi, toujours le soucis d’être habillée en fille et de ne pas avoir envie de se changer en garçon pour sortir…

Malgré tout, des doutes s’emparent de moi, j’ai peur, envie de revenir en arrière, toujours la question qui revient, mais est ce que le fait d’aimer s’habiller en fille justifie de faire un transition ? Des fois, je me dis que c’est pas grand chose, mais c’est vrai qu’au niveau professionnel, je vois bien que c’est pas le cas. Je me rappelle que c’est un sujet qu’en fait les gens ne connaissent pas du tout, je veux dire même un généraliste n’y connaît rien…

J’ai peur de pas réussir à être assez convaincante demain, en même temps, je me dis qu’une fois que j’aurai ce papier, je serai libre de faire ce que j’ai envie. Libre.

Libérééééeeee, délivrééééeeee !!!!

Et ça, c’est super cool !

Je crois que c’est aussi les stéréotypes et injonctions féminines qui me font peur, car il faut dire que je m’y reconnais pas dans toutes…
Et non, être une trans c’est pas forcément être une personne ultra féminisée forcément. Je reste moi, il y a pas grand-chose qui change de facto.

On se retrouve avec quelque chose d’ultra lourd quand on parle transition alors que dans ma tête j’ai juste envie de dire aux gens : « mais ça change pas grand chose, juste quelques bouts de tissu, un peu le corps et mon prénom ».

J’essaye de faire coexister le fait que j’ai envie d’être une femme sans accepter toutes les injonctions des femmes.

Enfin, je dois reconnaître que j’ai depuis un moment perdu la capacité d’acheter des vêtements masculins, que je déborde de féminité pour ce qui est passable chez un « homme ». Mais j’entends déjà les gens me dire que ça ne justifie pas une transition…

J’ai parlé avec une amie féministe avec qui on s’était pris la tête parce que pour moi, les mecs n’avaient pas tant de chances que ça de vivre dans cette société. Bref, je me faisais régulièrement placarder en « male tears », et donc l’autre jour, je lui ai dit que j’avais commencé une démarche de transition. J’aimerais lui faire comprendre que non, être un mec, ce n’est pas du tout la panacée, que c’est même une sacrée merde, mais des fois je me dis que ptète c’est juste pour moi… Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Ptète parce que je ne suis vraiment pas un mec.

Et il y a aussi de la culpabilité, culpabilité de me faire passer pour une fille alors qu’en fait, je sais que je n’en suis pas une, je n’ai pas d’utérus, pas mes règles, et j’ai peur qu’on le remarque, qu’on me reproche de pas être au bon endroit, qu’on se rende compte que je suis l’intruse, celle qui veut obtenir les privilèges des filles sans en avoir le droit. La culpabilité, et la peur de pas pouvoir me justifier, et pas pouvoir l’assumer.

Souvent on me demande, « en fait tu veux juste porter des vêtements féminins », grosso modo, « tu te travestis, c’est correct, c’est un fantasme, salut au revoir, pourquoi tu voudrais bouleverser ton contexte familial, ton travail, toute ta vie et te faire passer pour ce que tu n’es pas ».

J’ai été rappelée hier par l’entreprise avec qui j’avais passé un entretien et fait mon coming-out, et qui m’avait dit que ça n’influencerait pas leur décision. Je me suis demandée comment ça pourrait être honnêtement le cas. Bien sûr que ça peut qu’influencer leur décision quand mon travail est d’aller chez leur client… Et qu’ils devraient justifier d’envoyer une sorte de trans travelo… Je m’attendais pas une seule seconde qu’ils m’acceptent en fait.

Alors oui, hier j’ai un peu subi le passage de gouffre, vous savez ce moment, où on prend conscience qu’on est allée trop loin, qu’on peut plus revenir en arrière, et qu’on a envie de crier, non mais c’était une blague, tout ça est faux en fait, je suis une personne normale… Plusieurs fois dans ma vie je me suis retrouvée à tout recommencer à zéro chez mes parents. Ces moments où j’ai tout brisé, sur un passage de mal être, j’ai mis fin à mes études.

Et là, j’ai peur de me retrouver à nouveau dans un de ces moments où je perds contact avec le monde professionnel, amis, voire famille, parce que j’irai mal, parce que je n’aurai pas su tenir ce que j’avais réussi à acquérir. J’ai peur de me retrouver sans travail et mise en marge de la société, parce qu’après tout, j’ai bien vu, dans le monde de l’entreprise, c’est pas tant ton implication et tes compétences qui sont jugées, c’est surtout ce que tu parais, l’image que tu renvoies.

Néanmoins, je suis en arrêt depuis une semaine et j’ai remarqué que de ne pas devoir aller travailler faisait presque disparaître mes angoisses. Il faut dire que ça m’angoisse de plus en plus de devoir jouer au garçon… Plus t’avances dans ta transition, plus tu parles aux gens comme une femme, plus c’est compliqué de continuer de faire semblant d’être un mec…

Je suis contente d’avoir fait mon coming-out à mon prof de théâtre, c’est un poids en moins. C’est dur parce que je vais devoir jouer un rôle masculin au spectacle, mais maintenant, il sait. Et peut être pourrais-je un peu féminiser mon personnage.

Depuis longtemps, j’avais pris le symbole du phénix comme emblème, le phénix ça symbolise la renaissance, et ici c’est clairement ce qui m’arrive, une nouvelle vie avec le prénom d’Éléonore, en diminutif Ailée, pour pouvoir m’envoler…

Éléonore

2017-04-09T17:25:19+00:00

Un commentaire

  1. Hyacinthe 2 mars 2017 at 20 h 38 min - Reply

    Je ne sais pas si c’est juste pour toi ou non, mais les injonctions pour les hommes sont pas top non plus et y voir du « male tears », c’est les renforcer.
    Alors oui, c’est plus sympa d’être dans le camps des privilégiés mais ça implique aussi son lot de problèmes et encore plus d’incompréhensions quand tu décides de perdre ce status pour un autre moins sécurisant.
    Il n’empêche qu’homme comme femme, les injonctions sont présentes et fortes malheureusement.
    J’étais arrivé à la même conclusion que toi, la transition, pour moi, n’est ni plus ni moins qu’un tatouage, une modification corporelle irréversible (et je dis bien pour moi, je suis bien conscient que pour d’autre c’est beaucoup plus cruciale) dont je m’abstiendrais (pour le moment au moins).
    N’ai pas peur pour le psy, ne cherche pas à le convaincre, cherche à être honnête avec toi, avec lui. A partir de là, si il est compétant (ce qui implique qu’il n’est pas transphobe) il t’aidera à faire le point, dissipé tes craintes, murir ta réflexion et te donnera l’attestation le moment voulu.
    Bon courage 🙂

    Bises

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