J.

Il y a 24 lettres dans l’alphabet.
La lettre dont je veux parler aujourd’hui est le J.
J.

A Polyvalence, on reçoit des témoignages.

On reçoit des témoignages de beaucoup de personnes différentes, sur des thématiques variées. Des témoignages de violences, souvent. Il y a beaucoup de violences qui s’échappent, qui suintent, qui rampent hors de ces mots alignés les uns derrière les autres. Ces violences ne perdent pas leur mordant et peuvent heurter à la lecture, mais ces violences sont exposées… ce sont des violences diminuées, voire vaincues. Ces violences, ces mots, ces maux ainsi exposés perdent leurs racines et perdent leurs pouvoirs de domination. Affichées, dénoncées, ces violences perdent leur emprise, cessent de croître et finissent par se dessécher.

C’est une émission de télé qui a alerté J. Une (trop) rare émission de télé dans laquelle elle s’est reconnue et qui a amené une première prise de conscience : « Je ne suis pas la seule. »

De matonnes à captives, les violences déposées dans le giron de Polyvalence ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles étaient : une trace. Une trace qui se mêle aux autres traces. Mêlées, ces traces perdent leur singularité, leur horreur propre et deviennent une masse informe dans laquelle on reconnaît des schémas, des modus operandi, des situations répétées à l’infini. Elles dévoilent leurs bases communes et perdent leur pouvoir de nuisance. Au contraire, ces traces mêlées peuvent servir à alerter, à éduquer, à sensibiliser, à canaliser, à créer… à avancer. Mêlées, dévoilées, ces violences sont battues, elles représentent des victoires. Des débuts de victoires. Des chemins qui se dessinent, des portes qui s’ouvrent, des opportunités, des nouveaux départs… des silences qui se brisent.

N’étant plus seule dans son monde, J. a cherché à briser les siens, de silences. Elle a cherché et a trouvé des gens pour la croire, pour la comprendre, pour la soutenir, pour l’aider. Il y en a.

La puissance des violences, leur ancrage dans le temps, leur pérennité, leur assurance vie, c’est leurs cortèges de silences. Le silence de la peur qui paralyse, le silence de la honte qui étouffe, le silence de l’indifférence qui lève des murs. Ces silences complices qui scellent les lèvres, ferment les visages, font se détourner les yeux. Ces silences voraces qui se nourrissent de tout ce qui pourrit dans l’ombre, de tous ces doutes, ces incertitudes, ces conventions, ces évidences de façade, ces absences d’informations, ces non-informations, ces mes-informations, ces superstitions, ces croyances, ces paraisses.

Telle une fleur macabre : un calice de doutes qui supporte une corolle de silences qui renferme et protège un cœur de violences libres de se déchaîner, sans limites, à l’infini. Personne n’entend les hurlements venant du cœur d’une fleur.

Du fond de sa fleur, J. a appelé. Tendant un bras à travers les pétales et les sépales, combattant ses propres silences et ses propres doutes, J. a écrit a Polyvalence, depuis la boîte mail de son bureau.

Briser les silences.

Si ce n’est pas le silence qui est brisé, alors c’est la victime qui se brise. C’est un jeu d’échecs mortel, blanc ou noir, pas d’alternative possible, un-e gagnant-e, un-e perdant-e.

J. devenue phénix, soudainement pleine d’une résolution nouvelle, d’une envie de vie renouvelée nous a écrit. La partie d’échecs était commencée depuis longtemps mais pour la première fois, elle avait la possibilité de bouger ses pièces, elle aussi. Ses mots, ses maux nous sont arrivés fracassés, en désordre, haletants, emmêlés dans une grammaire maladroite et mal maîtrisée mais ils nous sont arrivés tout de même. Nous avons échangé, discuté. Nous l’avons prise au sérieux. C’était l’élan dont elle avait besoin. Ses mots, ses maux n’ont pas été publiés parce que la situation était dangereuse. L’indifférence, la honte, la peur encore trop fortes, trop présentes. Mais J. voulait se battre, elle avait franchi la première marche et voulait trouver sa voie vers une nouvelle vie. Là-bas, là-haut, les yeux levés vers le ciel bleu. Une promesse. Un envol.

Les pièces ont bougé sur l’échiquier.

Et puis six mois plus tard, J. était morte. Brûlée vive par son bourreau, la crevure qui lui servait de mari.

Echec et mat.

Silence.

A Polyvalence, on a eu mal. On a eu l’estomac au bord des lèvres, le sel au bord des yeux. J’ai eu mal. Tellement mal.

Pour J. c’est trop tard. La partie d’échecs est perdue. Pas de revanche possible. Avec la mort, on joue one shot.

A Polyvalence on reçoit des témoignages. Beaucoup de témoignages. On connaît l’envers du décors.

A Polyvalence on reçoit des témoignages et on crève de rage quand des violeurs sont libérés pour « bonne conduite » après 3 pauvres mois de prison (coucou Brock Turner), ou quand des femmes sont emprisonnées à vie parce qu’après des années de maltraitance et le suicide d’un enfant, elles arrivent enfin à briser leurs silences et tuent, en légitime défense, le bourreau qui leur sert de mari (coucou Jacqueline Sauvage). Pendant ce temps, en France, une femme par jour meurt sous les coups de son compagnon/mari, et pas moins d’une femme sur cinq sera victime d’un viol ou d’une agression sexuelle au cours de sa vie. Dans l’indifférence générale.

A Polyvalence on va chercher des témoignages et on crève de rage quand les camps sauvages de réfugié-e-s parisiens se font ravager par les CRS pendant que la Maire de Paris annonce joyeusement, depuis des mois, la création d’un hypothétique camps « officiel », qui ne vient pas. Pendant ce temps, les réfugié-e-s sont à la rue et reconstruisent leurs camps de fortune. Dans l’indifférence générale.

Le bourreau de J. est poursuivi en justice. Tout de même, il y a eu homicide, finalement. Mais encore… J. a été assassinée, et il y a encore des gens pour douter. Ces doutes qui continuent, même après sa mort, d’alimenter le silence qui l’entourait, qui l’a tuée et qui l’entoure encore. La honte, un peu. La honte de ne pas avoir vu. Ne pas avoir osé voir. Ne pas avoir tendu de main. Mais le doute aussi. Il était si gentil ! Si gentil ! Jamais il n’aurait fait ça ! Elle a dû le provoquer ! Et puis quand même… elle aussi, des fois, elle s’énervait contre lui, hein… et puis il a eu une enfance difficile, le pauvre. Le pauvre.

A Polyvalence on reçoit des témoignages et on crève de rage devant la puissance des doutes et du silence. Le combat est sans fin, la partie d’échecs reprend à chaque fois. Même quand la mort a déjà gagné.

A Polyvalence on reçoit des témoignages, on les lit, on les range, on reconnaît les traces laissées et on connaît les schémas qui se répètent. Non, le bourreau de J. n’a pas « juste pété un câble » et non, ce n’est pas à cause de son enfance difficile. Le bourreau de J. ne fait pas exception : devenir un bourreau c’est un choix. Choisir une victime, l’enfermer dans une corolle de silence et soigneusement entretenir le calice de doutes est un choix. Il était si gentil, le pauvre. Si gentil… Et leurs enfants ! Vous y pensez ?

Personne ne peut se battre seul-e contre le calice de doutes et la corolle de silences.

(Surtout quand on est mort-e.)

Il faut des gens pour arracher les sépales du doute et déchirer les pétales de silence. Seul-e c’est trop dur. C’est pour ça que Polyvalence est là : pour publier les témoignages qui nous parviennent, pour aller chercher ceux de celles et ceux qui ne peuvent pas les envoyer.

A Polyvalence on reçoit des témoignages et on essaye du mieux qu’on peut de les diffuser pour que ce ne soient plus les silences qui gagnent les parties d’échecs.

Briser les silences.

Briser toutes ces fleurs empoisonnées qui puent la mort. En planter d’autres, des vraies, des nouvelles, des belles, des qui sèment la vie.

Parce que J.

Parce que tou-te-s les J. du monde.

Léo G. (18 septembre 2016)

2016-11-20T18:43:14+00:00

Un commentaire

  1. George 19 décembre 2016 at 12 h 02 min - Reply

    Beau texte… je l’illustrerai bien

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