LE STIGMATE DE MAGICIEN

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LE STIGMATE DE MAGICIEN

Cet article est un peu particulier, il s’agit d’une réaction à une accumulation de choses ces derniers mois. Notamment cette mode pour de nombreuses femmes de s’appeler « sorcières » souvent sans croire une seconde à la magie, voire en méprisant ciels qui y croient.

Je me dévoile un peu dans cet article mais j’avais besoin d’exprimer mes émotions sans cacher d’où elles viennent. J’espère qu’il pourra aider certaines personnes qui luttent contre le stigmate de magicien. Sachez que vous n’êtes pas seul-es.

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Je supporte plus de voir des femmes athées qui se disent sorcières. Parce que « les sorcières en fait c’était juste des féministes tu vois, elles étaient juste trop libres ».
Des femmes athées qui voient pas de problème à dire que la magie n’existe pas et que les magiciens sont des charlatans tout en se disant sorcière parce que ça sonne cool et féministe.

Mon coming out le plus dur ça a pas été celui de pute, ça a été celui de magicienne. C’est là que je suis morte socialement pour ma famille, et que pas mal d’anciens ami-e-s ont rompu.

Déjà depuis mon enfance on a tenté de m’empêcher de l’être. On m’a dit de prétendre que je ne voyais pas de fantômes, de prétendre que je ne parlais pas aux arbres, on m’a dit d’arrêter d’avoir « l’air folle » et de « faire honte » et de prendre gentiment mes médicaments. J’ai essayé pendant des années, j’ai essayé d’être normale. Je lisais Science et Vie, j’étais tout à fait au courant que ce que je vivais n’avait aucune explication scientifique. Quand, de l’extérieur, on entends parler de trucs magiques impossibles physiquement ou statistiquement, on peut éluder en se disant que la personne ment. Quand on le vit au quotidien, on n’a pas cette option. Donc on ferme juste très fort les yeux et on essaie d’arrêter.

J’ai fini au bord du suicide, dans une haine de moi incommensurable. Oui, j’avais d’autres trucs : un autisme non-diagnostiqué et des maltraitances psychologiques. Mais ce n’est pas le genre de truc qui donne des rêves prémonitoires, des accès de voyance fréquents, envie de parler aux pierres et des capacités de magnétisme hors-norme.

À l’hôpital j’ai rencontré d’autres gamin-e-s comme moi. On s’est entre-aidé. On a compris assez vite que le secret pour s’en sortir, c’était d’avoir assez de contrôle sur ses capacités pour savoir les ouvrir et fermer, pour savoir les cacher la plupart du temps et ne les montrer qu’aux bonnes personnes. Que la différence entre être folle et pas folle, c’était la capacité à savoir se fondre dans la société, rien de plus. Que les médecins s’en foutaient qu’on croit à la magie tant qu’on baissait la tête et admettait que c’était juste une croyance, une simple lubie inférieure à leur savoir objectif.

Du coup je m’en suis sortie, et j’ai développé mes capacités, difficilement, parce qu’en France on n’a plus de réseau d’enseignement de ces trucs. On a tué puis psychiatrisé trop de générations de magicien-ne-s. Encore aujourd’hui, si j’enseignais à un enfant à contrôler ce qui le rend dingue, on me ferait arrêter pour pratique sectaire, peu importe que ce soit juste une méthode pratique sans religion attachée. Peu importe que ça l’aide.

Je m’en suis sortie, j’ai soigné mon esprit, mon corps et ma magie. J’ai de moins en moins caché ce que je faisais, ce qui m’a permis de rencontrer des gens plus avancés que moi qui m’ont aidée, et beaucoup d’autres, beaucoup, qui l’étaient moins, qui débutaient à peine, les yeux collés par des années de tentative d’être normal-e. Tous et toutes malades de haine de soi, de honte, de peur d’être taré-e. On s’est entre-aidé, encore et encore, et j’en ai tiré la force de m’assumer totalement, de déclarer mon activité. C’était merveilleux.

Et là, ma famille a décidé que j’avais plus d’existence sociale. Aux repas de famille et de voisinage, mes parents se sont mis à zapper mon nom. À présenter fièrement mes frangin-e-s et leur parcours et à m’oublier. En privé, iels me demandaient quand j’arrêterai mes mensonges. Me disaient que je finirai en taule pour ce que je faisais.

Ça aurait été une menace ridicule si ce n’était pas un vrai risque. On met encore des gens en taule pour sorcellerie. On appelle juste ça une arnaque. Suffit d’un-e patient-e déçu-e, ou de sa famille. Et si l’accusé-e a l’air trop convaincu-e de ce qu’iel fait et bien l’hôpital peut prendre le relais. C’est rare mais ça m’a beaucoup fait peur à une période. Jusqu’à ce que ma psy me dise qu’elle me soutiendrait si jamais mes parents tentaient une hospitalisation forcée.

Plus tard, pour d’autres raisons, j’ai coupé les ponts avec ma famille. Mais il reste tout le reste. Pour la société moderne, je n’existe pas. Au mieux je suis naïve et sans aucune culture scientifique, au pire je souffre d’hallucinations et délire d’interprétation.
Et chaque semaine, le destin me met dans les pattes un nouveau bébé chamane, victime de cette société sans magie. Quelqu’un-e qui a passé sa vie à prétendre être normal-e et qui est au bord de la rupture. Quelqu’un-e qui parfois a déjà rompu, arrive dans mon cabinet comme patient-e qui n’en peut plus des anti-psychotiques et passe la séance à pleurer pendant que je lae rassure qu’iel ne délire pas, qu’on va apprendre à contrôler ça et que tout ira bien.

Et quand on s’entre-aide : ça marche. Je n’ai jamais vu un-e apprenti-e magicien-ne dont la vie ne soit pas bouleversée par l’éveil magique ; chez qui ça ne lance pas tout une suite de guérison et changements physiques et émotionnels. Qui ne se redécouvre pas des talents et passions enfouies sous des années à tenter de se mutiler l’âme.

Et pendant que je vois ça, je vois des soi-disant « scientifiques » qui veulent lancer notre éradication. L’athéisme ne sera pas la première religion à tenter de nous faire disparaître, c’est une tradition dans quasiment toutes. Mais les autres avaient au moins la décence d’admettre notre existence et d’avoir peur de nous. On rendait nos pratiques illégales parce qu’on les considérait dangereuses. Les croisés de l’athéisme veulent nous condamner pour mensonge. Nous faire admettre notre propre non-existence. La soumission ultime.

Et puis, tant qu’à faire réécrire l’histoire, nous faire aussi disparaître du passé. Les Druides ? Des herboristes. Les Chamanes ? Des psychanalystes. Les Sorcières ? Des féministes. Les transes ? Des délires psychotiques. Et hop un peu de réinterpretation, un peu de science et de psychiatrisation, et on peut réinterpreter 12000 ans d’histoire pour remplacer les magicien-ne-s par des malades et des activistes politiques. Et ensuite, on peut s’approprier leurs titres, leur histoire, prétendre qu’il y a 500 ans, on aurait été la première visée par l’inquisition, tout en perpétuant violemment une oppression qui n’a jamais cessée.

Alors, pour conclure : les gens qui portent des tatouage tribaux au moins ne prétendent ni être aborigènes ni que les aborigènes n’existent pas.

 

Marie Vial

Dessin aux feutres : ciel noir, sol bleu, en fond à droite, une montagne rouge avec une tige dressée à son sommet, ouverte vers le ciel. Devant la montagne, une femme debout en robe blanche avec de très longs cheveux bouclés et un croissant de lune à l’envers sur le front, porte une torche enflammée légèrement tendue vers une autre femme aux longs cheveux bruns agenouillée, un croissant de lune à l’envers sur son front. Sur son épaule une grosse chouette, derrière elle un grand héron rouge qui porte aussi une petite branche enflammée.

Illustration par N.O.

 
 
2018-06-10T19:54:34+00:00

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