RUE SAINTE-IRIS ZOMBIELAND

////RUE SAINTE-IRIS ZOMBIELAND

RUE SAINTE-IRIS ZOMBIELAND

Iris ne va presque plus jamais dans cette maison, la dernière maison, définitive, elle en a rendu les clefs, il y a longtemps.

Elle monte, de la cave au deuxième étage, coincée dans cette ruelle étroite, tortueuse et sombre, longée d’un haut mur gris, seul vis à vis.

En bas : à gauche, le salon-salle-à-manger ; à droite, la cuisine ; au fond, le jardin, l’escalier qui mène aux étages et la porte de la cave.

La cuisine n’a pas de porte et possède une fenêtre qui donne sur l’entrée de la rue.

Quand ils crient, Iris a honte pour elle, honte pour eux, pour l’ensemble des personnes qui se trouvent dans cette maison, et même pour les murs, qui n’ont rien demandé.

Ils sont cons et vulgaires, mais le pire est qu’ils se prennent pour des gens intelligents, cultivés, supérieurs. On peut la traiter de tout : elle s’en fout, elle aura le dernier mot, le dessus ; c’est facile de leur marcher sur la gueule avec des mots, mais elle n’a jamais trouvé le foutu bouton pour qu’ils arrêtent de gueuler, et c’est la honte qui prend le dessus, la submerge et reste collée à elle, longtemps, la honte, épaisse, sale et gluante. Elle s’en fout de ce qu’on lui dit mais, étrangement, l’idée que des gens qu’elle ne connaît pas, qu’elle ne voit même pas, les entendent, ça la met mal à l’aise. “Regarde : c’est la maison des tarés ! Écoute : c’est bientôt l’heure où ils partent en sucette, on va rigoler ! ”, c’est ce qu’elle penserait à la place des passants qui doivent se fader ces beuglements.

La salle à manger n’a pas de porte non plus et le salon en possède une qui, calée, reste toujours ouverte.

La salle de bain du premier a deux portes et on y accède par une des deux chambres de l’étage. Elle contient les toilettes : il faut traverser une des chambres et la salle de bain pour pouvoir y aller. Parfois, quelqu’un en a besoin quand un autre est dans son bain mais, le plus souvent, ce sont ses frères qui traversent sa chambre en pleine nuit pour s’y rendre.

Ses frères occupent l’étage. La salle de bain du second n’a pas de porte, pas plus que la douche ; on y accède par le bureau, qui n’a pas non plus de porte : quand on arrive en haut des escaliers, sur le palier, on peut voir quelqu’un devant le lavabo, ou des membres qui dépassent du muret de la douche à l’italienne. Deux chambres encore ; une sur le palier, l’autre au fond du bureau.

Les chambres ont des portes, parce que ça se fait : les portes étaient là, mais aucune ne possède de clef, et les serrures restent béantes.

C’est sombre et glacé : ils sont radins et ne semblent jamais avoir froid. Même le jardin est triste, avec son catalpa qui filtre la lumière et dégouline en feuilles géantes sur la terrasse en pierres grises.

Le jardin contient les seconds toilettes : une serre à bestioles qui s’y réfugient, été comme hiver.

Le mur du fond s’est écroulé et on a cru bon, à l’époque, d’y créer une porte pour se rendre visite entre voisins, sans avoir à faire le tour du pâté de maison. Aujourd’hui, ils se détestent, sont plein de litiges…

Des histoires, des histoires à n’en plus finir, comme si, dans cette petite ville, c’était ça, le fil conducteur de l’existence : la seule chose pouvant tenir en haleine cette bourgeoisie de province anachronique, où toute tentative de se démarquer demeure suspecte et nécessite un urgent recadrage. La ville semble possédée par une secte de notables : la lumière est ailleurs, elle est glacée, les gens sont des robots, endormis, soumis, léthargiques, pilotés par un ordre obscure aux motivations mortifères…

Elle était mieux dans les bois, se sentait moins seule.

Les petites filles ne savent pas qu’elles peuvent attirer la convoitise, emballées comme des bonbons dans des robes colorées et des petites culottes en éponge sur lesquelles sont inscrits les jours de la semaine. Naturellement, les petites filles sont joueuses et exubérantes et ne comprennent pas de façon innée ce que c’est que la pudeur, d’autant plus si on se contente de les engueuler au lieu de le leur expliquer. Les petites filles regardent les grandes femmes élégantes et ne voient pas quel rapport il pourrait bien y avoir entre ces déesses incarnées et leurs petits corps étroits et sans formes. Personne n’informe la petite fille de la façon dont elle doit se tenir, comme si la pudeur devait s’inscrire en elle via la honte, sur la base des regards insistants et désapprobateurs qui pèsent sur sa douce inconscience. La petite fille sent parfois le danger mais n’est pas en mesure de comprendre ce qui le génère, quelle palette d’attitudes inscrites en elle, elle doit cacher, combattre, éliminer. La petite fille est enveloppée de honte et, accessoirement, de vêtements ridicules.

Devenue une adolescente, elle veut lâcher du lest, se libérer d’un poids, ouvrir la soupape, en faisant la folle avec ses copines, ou seule dans sa chambre, avec sa musique.

Un jour où elle avait dansé avant de se coucher, ivre de la nuit et des hormones de l’adolescence, elle eut envie de se regarder nue dans le grand miroir de sa chambre, d’observer ce corps de presque jeune-fille dans la glace, de le scruter et de l’analyser comme elle ne l’avait jamais fait.

Elle savait qu’elle était jolie : qu’on lui dise ou non, elle le sentait, mais elle avait du mal à cerner l’idée et ne se tenait pas en grand estime.

Ronde, rebondie, son corps commençait à s’allonger en courbes harmonieuses, à faire apparaître ici un téton plus gonflé, là un duvet prononcé, de l’acné sur les fesses qu’elle parvenait à chatouiller avec la pointe de ses cheveux… Mais, toute à sa grande liberté, elle dû s’arrêter net, glacée, congelée, sidérée. Elle avait reconnu cette sensation, de honte, un shoot de concupiscence comme un seau d’eau froide, la sensation d’être une proie, qu’un regard la traverse, le sang figé dans ses veines ; quelque chose venait de bloquer instantanément son plaisir d’être au monde et sa joie de se découvrir pubère. Elle se retourna lentement et, comme il n’y avait personne, son regard se dirigea vers la porte, vers l’œil dans la serrure, œil qui disparut instantanément, comme rêvé.

Mais la sensation était toujours là : figée, idiote !

Le reflet qu’elle tentait de s’approprier venait de voler en éclats, souillé , irréparable, morceaux épars, l’image serait désormais difficile à recomposer. Iris resta là, sonnée, avec cette sensation glacée d’être seule, d’être conne, d’être sale, d’être une proie, que son corps était le vice incarné, qu’il attirait tous les insectes les plus visqueux et qu’on lui volerait décidément tout dans cette maison, du moindre instant de tranquillité jusqu’à son dernier os, si elle se laissait faire.

Ça n’était pas la première fois qu’elle avait la sensation d’être observée, même la nuit, même dans son sommeil, elle ne se sentait plus en sécurité. Deux portes dans sa chambre. Celle qui donne sur la salle de bain s’ouvre toute seule quand on ouvre une fenêtre dans l’Autre chambre. Deux fenêtres qui donnent sur la rue, sur lesquelles ses amis jettent du gravier quand ils veulent lui parler sans devoir sonner à la porte… La fenêtre trop haute pour sauter… Trop haute, trop haute, trop haute………………..

Iris de Lestang

Dessin au feutre fin noir sur feuille blanche : la partie gauche de l’image, légèrement en diagonale, est coupée et remplie de petits traits noirs dans tous les sens. Au milieu de cette séparation, dans la longueur, le corps d’une femme debout, la partie droite de son corps est noire, la gauche, blanche. Ses bras font plusieurs tours autour de sa taille et son dressés de chaque côté, une flèche traversant chacune de ses mains. Autour et derrière elle est écrit, en lettres repassées plusieurs fois par des traits répétés : « The good the bad the bad the good inside me ».

Illustration par N.O.

2018-06-11T23:15:13+00:00

Laisser un commentaire

Accessibilité